Le diable pactise avec Belzébuth

Article publié le 20 avril 2004
Publié par la communauté
Article publié le 20 avril 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le terrorisme, qui est de nos jours sur toutes les lèvres, suscite des peurs qui rappellent 1984, le roman de Georges Orwell. La prudence est, par la même, menacée d’être mise de côté.

Dans le roman 1984 de Georges Orwell, le monde est divisé en trois grands empires qui se font toujours la guerre. Ce conflit perpétuel justifie parfaitement n’importe quelle oppression à l’égard de la population. L’entretien de l’image de l’ « ennemi » aide à tenir les gens tranquilles. Pour qui le veut, il est aussi possible d’observer de telles tendances dans la vie réelle. L’ennemi, chez nous, se nomme pour l’instant « terrorisme global ».

Au « ministère de la vérité » dans le roman de Orwell, trois aphorismes brillent de tout leur éclat : « la guerre, c’est la paix », « l’ignorance, c’est la force » et « la liberté, c’est l’esclavage ».

« La guerre, c’est la paix »

Le terrorisme, et pas une syllabe ne viendra ici le contredire, est fondamentalement condamnable. Mais les moyens de le combattre doivent faire l’objet de toute notre attention. Au moment même où un état commence à exercer la violence en représailles à la violence, il s’abaisse au niveau du terrorisme, du moins en ce qui concerne ses méthodes. C’est ce que l'Europe, en tant que membre de la « coalition de ceux qui agissent » a fait dans la guerre en Irak. Elle n’y a rien réalisé, comme les attentats de Madrid le démontrent. La conclusion générale tirée des attentats est : c'est la guerre. Qui est l'ennemi ? Le terrorisme international. Où le trouvons-nous ? Juste ici, parmi nous !

Au sommet européen de printemps à Bruxelles, le Président de la Commission européenne Romano Prodi a déclaré que le terrorisme représentait la plus grande menace contre le monde libre depuis la deuxième guerre mondiale. C'est pourquoi les ministres de l'intérieur de l’UE se sont réunis à Bruxelles le 19 mars, une semaine après les attaques de Madrid, pour discuter de mesures de lutte contre le terrorisme au niveau européen. Ils veulent combattre le terrorisme. Ainsi disposons nous d’une nouvelle image de l'ennemi sur laquelle se concentrer pour se sentir mieux.

Le fait que cette manière de combattre le terrorisme puisse contribuer à une concentration de pouvoir qui pourrait conduire à certains abus est généralement accepté. Aussi longtemps que nous continuerons cette guerre, nous devrons l’accepter. Malheureusement, il est toutefois difficile d'imaginer que nous serons en mesure de remettre en cause ces dispositifs, même à l’avenir. Statewatch, une organisation britannique, indiquait à ce sujet; que sur les 57 mesures anti-terroristes proposées, la guerre contre le terrorisme semble un prétexte pour 27 d'entre elles.

« L’ignorance, c’est la force »

Tout le monde a à l’esprit la notion de « terrorisme international » et pourtant personne ne semble savoir précisément de quoi il retourne. En fin de compte, le « qui » ou le « quoi » qu’elle recouvre ne semble pas importer vraiment. Ce qui est important, c’est le danger qui continue à grandir, peu importe son étendue. L'avantage d'une menace si vague, c'est que le pouvoir régalien de la définir est détenu par ceux qui donnent l'impression d'être dans le secret -en ce cas, les gouvernements. Ils se reposent sur leurs services secrets pour une évaluation de la situation. Lesquels disposent en retour d’un degré élevé de crédibilité, du moins au début.

Les gouvernements et leurs services secrets peuvent créer un contexte dans lequel les restrictions aux droits fondamentaux semblent instamment nécessaires. Par exemple, on peut ainsi entendre parler en ce moment du stockage de volumes énormes de données personnelles, sans réelle opposition des populations locales. Ces propositions font aussi partie d’un joli lot qui inclut d'autres mesures, positives (comme la mise en place d’un fond européen d'aide aux victimes du terrorisme ou l’introduction d’un mandat d’arrêt européen), afin de faciliter leur mise en oeuvre. En ce qui concerne l’opinion publique, ces procédures ne deviendront finalement que l’équivalent d’annotations dans la marge. Parallèlement, tout sera fait pour éviter de susciter un débat public large sur les causes réelles du terrorisme international : ce serait remuer le couteau dans la plaie de la politique européenne d’aide au développement.

« La liberté, c’est l’esclavage »

La terreur est un mot d'origine latine qui traduit un sens de la crainte combiné avec l'horreur, que les terroristes se chargent eux-mêmes de disséminer. Malheureusement, ils ne sont pas seuls en cause dans leurs honteuses activités : ils reçoivent l'appui actif de nos gouvernements. Cette idée, aussi risquée soit-elle, peut avoir du sens. C'est uniquement le fait que le problème [du terrorisme] est très fréquemment abordé et largement exagéré qui provoque un climat de crainte, où la liberté est perçue comme une menace. De même que toute sorte de violence doit être condamnée, les contre-mesures aussi doivent être pesées avec prudence. Mais il semblerait que justement, en Europe, on soit en train de lésiner sur cette prudence. C’est ce qui ressort des discussions de nos ministres de l'intérieur, dont les propositions écorneraient nos droits fondamentaux.

Les victimes des mesures anti-terroristes sont nos libertés et notre dignité individuelle. Ces contraintes apportent avec elles leur propre genre de terrorisme, plus subtil, puisqu’il affecte d’abord seulement les groupes marginaux avant de s'infiltrer par la suite dans notre vie quotidienne. Cela pourrait ressembler à une utopie négative, mais les moyens de communication modernes et la surveillance publique croissante à l’aide de caméras ont aidé à sacrifier une bonne part de notre anonymat.

Une surveillance réduite, naturellement, amènerait des dangers. Des libertés accrues ont pu efficacement être employées contre nous. Cependant, si nous étions prêts à nous pencher sur les causes des racines du terrorisme, peut-être n’assimilerions nous plus la liberté à une menace contre notre sécurité. Nous connaissons déjà le concept du cauchemar orwellien. Espérons qu'il ne sera jamais synonyme de réalité quotidienne.