Le développement au point mort

Article publié le 19 octobre 2004
Publié par la communauté
Article publié le 19 octobre 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La politique européenne de développement peut-elle soigner les plaies du monde ? Déchirées par les conflits d’intérêts, les ambitions philanthropiques de l’Europe laissent encore beaucoup à désirer.

Le patient va mal, et a d’urgence besoin d’un traitement. Un rétablissement complet est à peine imaginable, et pourtant les médecins sont unanimes sur le fait que ce doit être leur objectif. Le « comment » est une question conflictuelle et l’intégrité des médecins sujette à caution.

Depuis le « Sommet de la Terre » à Rio en 1992, la communauté mondiale reconnaît que la planète file un mauvais coton et que seuls des efforts communs pourront alléger les problèmes sociaux et environnementaux graves auxquels nous faisons face. Au Sommet du Millénaire des Nations Unies en 2000, l'Assemblée générale a formulé ses buts globaux de développement, le plus connu d’entre eux étant de diviser par deux l’extrême pauvreté d'ici à 2015. Mais depuis lors rien n'a été fait.

Vacuité des promesses

« La lutte contre la pauvreté est au centre de l’effort de l’UE en faveur du développement » affirmait le Commissaire en charge du développement, Poul Nielson, dans un discours devant le Parlement européen le 26 février 2002. En réalité, selon l'OCDE (Organisation pour la Coopération et le Développement Economique), la part de l'aide communautaire allant aux pays les plus pauvres et aux pauvres du monde est tombée de 70% en 1990 à un modeste 41% en 2000 -un minimum historique. S'il y a dix ans des pays comme le Cameroun, l'Inde ou l'Ethiopie étaient les principaux destinataires de l’aide, ce sont maintenant la Bosnie, le Kosovo, le Maroc et l'Egypte qui sont aux avant-postes. La stabilité des pays du voisinage est sans doute dans l’intérêt de l'UE, mais cette utilisation du budget du développement a peu à voir avec la lutte contre la pauvreté, surtout quand l'argent est généralement dépensé pour financer des investissements et non pour répondre aux besoins de base des populations.

Qui plus est, lors du Sommet mondial pour le développement social en 1995 à Copenhague, l’UE s’est engagée à consacrer un cinquième de son aide au développement aux services sociaux de base. Ce fut une fausse promesse. En 2000, seuls 4% du budget développement ont été dépensés en direction de l'éducation de base et 2% vers les services de santé.

Quant à l’objectif établi dans le cadre de l'ONU au cours des années 70 de consacrer 0,7% du PIB de chaque pays à l'aide au développement, les Etats de l’Union en sont à des années lumières : on frôle plutôt les 0,33 % de moyenne.

Incohérence et contradictions

A côté d’un manque de volonté politique, la raison principale du gouffre entre les discours d’hier et la réalité actuelle réside dans l’incohérence de la politique européenne. Le budget « développement » est fractionné entre le budget pour l'aide extérieure de l’UE (qui inclut des fonds pour la coopération avec des pays industriels) et le Fonds Européen de Développement (FED), qui est exclusivement consacré aux pays de la zone ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) mentionnés dans les accords de Cotonou. La dispersion du budget est à l’origine des confusions et des contradictions de la politique de développement, poussant le Commissaire désigné au développement, Louis Michel, à reconnaître devant le Parlement européen lors de son audition, que « la situation n’est pas idéale ». La rivalité personnelle qu’entretiennent Louis Michel et la Commissaire désignée aux relations extérieures Benita Ferrero-Waldner menace de mettre plus encore en danger les possibilités d’harmonisation entre les deux sphères.

Tout cela se trouve aggravé par les politiques de réduction de la pauvreté menées par le Commissaire au commerce. Depuis l'échec des négociations au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) à Cancún en septembre 2003, l’UE tente de pousser à la libéralisation des marchés des pays en voie de développement par le biais d’accords d’association économiques bilatéraux, qui sont énergiquement critiqués par des Organisations Non-gouvernementales (ONG) comme constituant un obstacle au développement. Ces contradictions dans la politique européenne -pour ne pas mentionner les divergences entre Etats-membres, et entre Etats-membres et Union- entravent l’efficacité d’une coopération désespérément nécessaire pour réduire la pauvreté.

Serment d’Hippocrate

Le futur n’est pas très prometteur non plus. Depuis l'élargissement, la fragmentation s’est accrue. Les nouveaux Etats membres voudraient impressionner leurs électeurs et se verraient bien dans le rôle du bon Samaritain plutôt que voir Bruxelles s’attirer tous les honneurs. Pour arranger le tout, le Conseil des ministres du développement, auparavant indépendant, a été dissous en 2002 et intégré dans un nouveau Conseil intitulé « Affaires générales et Relations extérieures », qui ne facilite pas la coordination des activités de développement.

La lutte contre le terrorisme, nouvel ordre du jour global, a de nouveau réduit l’aide au développement à un instrument de la politique étrangère, comme elle l’était durant la guerre froide, pour punir les Etats voyous et pour récompenser le « bon gouvernement ». Les intérêts économiques et la doctrine de la libéralisation des marchés menacent continuellement d'éclipser les efforts en matière de développement.

Les pays européens ont pendant des siècles pillé sans limite les richesse du monde à la recherche de leurs seuls intérêts. La toute première étape vers la guérison de certaines des blessures de la planète, avant même de s’engager dans un traitement de longue durée, pourrait trouver sa source dans les mots d’Hippocrate : « Ne pas nuire ».