Le Deutschmobil ou comment éduquer la France cordiallemand 

Article publié le 6 décembre 2013
Article publié le 6 décembre 2013

En France, l’allemand est souvent considéré comme une langue élitiste. Depuis 2004, le  nombre d’élèves français apprenant l’allemand est passé de 27 à 22%. Marisa Stretz combat cette tendance au volant de son Deutschmobil. Objectif : hausser le (teu)ton.

Le so­leil se lève à peine sur la ca­pi­tale fran­çaise lorsque Ma­risa Stretz, va­lise en cuir vin­tage à la main, en­tame sa mis­sion de la jour­née : pro­mou­voir la langue et la culture al­le­mande. La jeune al­le­mande passe une année à Paris du­rant la­quelle elle se rend dans les éta­blis­se­ments sco­laires d’Île-de-France au vo­lant de son mo­no­space gris mé­tal­lisé, le Deut­sch­mo­bil.

Mais ce jour-là, son com­pa­gnon mo­to­risé reste sta­tionné sur le par­king : Ma­risa a dé­cidé d’af­fron­ter le métro sur­peu­plé pour se rendre au Col­lège de Sé­vi­gné dans le 5e ar­ron­dis­se­ment de Paris. Lors­qu’elle le peut, elle évite de se mêler au tra­fic pa­ri­sien ré­puté re­dou­table ! Une fois ar­ri­vée à bon port, Ma­risa a donc re­levé son pre­mier défi de la jour­née : les trans­ports.

A pré­sent, la jeune lec­trice doit af­fron­ter un se­cond défi de taille : dé­sa­cra­li­ser la langue al­le­mande en dé­mon­trant aux élèves fran­çais qu’elle n’est ni dif­fi­cile ni ré­servé à une élite. C’est dans cette op­tique que la Fon­da­tion Ro­bert Bosch, la fé­dé­ra­tion des mai­sons franco-al­le­mandes en France et l’Of­fice al­le­mand d’échanges uni­ver­si­taires (DAAD) ont lancé l’opé­ra­tion Deut­sch­mo­bil en l’an 2000.

Dix lec­teurs et lec­trices comme Ma­risa Stretz sillonnent ainsi les routes de France. Dans leurs va­lises : de la mu­sique, des frian­dises et des his­toires du pays voi­sin. Leur ob­jec­tif est de trans­mettre une image ac­tuelle de l’Al­le­magne et d’en­cou­ra­ger l’ap­pren­tis­sage de la langue al­le­mande dans les écoles fran­çaises. Car le constat est sans appel : bien que l’al­le­mand soit la langue ma­ter­nelle la plus par­lée de l’Union eu­ro­péenne en nombre de lo­cu­teurs et que l’Al­le­magne soit le mo­teur éco­no­mique du Vieux Conti­nent, la langue de Goethe est com­plè­te­ment dé­lais­sée dans l’Hexa­gone.

L'es­pa­gnol de­vant l'al­le­mand

Selon Eu­ro­stat, 27% des élèves fran­çais ap­pre­naient l’al­le­mand en 2004 contre seule­ment 22% en 2011. L’es­pa­gnol et l’ita­lien ont de­puis long­temps le vent en poupe. « Chaque année, il m’est pro­blé­ma­tique de consti­tuer une classe d’al­le­mand », dé­clare Ma­rine Da­ri­don, l’unique pro­fes­seur d’al­le­mand du Col­lège de Sé­vi­gné. Sur 90 élèves, 60 choi­sissent l’es­pa­gnol. Le reste se ré­par­tit entre l’al­le­mand et l’ita­lien.  Ma­risa Stretz consti­tue une vé­ri­table lueur d’es­poir pour les pro­fes­seurs d’al­le­mand. La jeune lec­trice doit sus­ci­ter l’en­thou­siasme et la cu­rio­sité des élèves pour l’al­le­mand avant que ceux-ci ne fassent le choix de la pre­mière ou de la se­conde langue.

Pour cela, elle sort un tas d’ob­jets de sa va­lise : des our­sons mul­ti­co­lores en gé­la­tine, une carte de l’Al­le­magne ainsi que les deux aco­lytes du cé­lèbre pro­gramme té­lé­visé pour en­fants « Die Sen­dung mit der Maus » - l’élé­phant bleu et la sou­ris orange. Du­rant cette heure d’al­le­mand un peu par­ti­cu­lière, les élèves âgés d’une di­zaine d’an­nées s’as­soient en cercle et par­ti­cipent à di­vers jeux et ani­ma­tions. Une dé­cou­verte pour ces 25 éco­liers plu­tôt ha­bi­tués à écou­ter sa­ge­ment le pro­fes­seur der­rière leurs bu­reaux. 

« Je suis ori­gi­naire d’Al­le­magne, ma mère est ar­chi­tecte et mon père tech­ni­cien », ex­plique la jeune lec­trice en al­le­mand. Les élèves la com­prennent fa­ci­le­ment. Ma­risa uti­lise « des mots trans­pa­rents » qui s’ap­pa­rentent au fran­çais. Lors­qu’elle bran­dit des pho­to­gra­phies de Ber­lin, les éco­liers re­con­naissent sans peine la porte de Bran­de­bourg et les pe­tits bons­hommes des feux pié­tons. Mais lorsque Ma­risa leur tend ce drôle de petit mor­ceau de béton, les élèves res­tent in­ter­lo­qués. « C’est un fos­sile ? », ose l’un d’entre eux. Un petit coup de pouce de Ma­risa suf­fira à ra­vi­ver la dis­cus­sion. « C’est un mor­ceau du mur de Ber­lin », ré­pond fiè­re­ment Julie.

A l’as­saut des pré­ju­gés

Âgée de 22 ans, Ma­risa Stretz a suivi un cur­sus franco-al­le­mand à Ra­tis­bonne et a étu­dié l’al­le­mand comme langue étran­gère. Il est un sujet de l’his­toire de l’Al­le­magne qu’elle aime abor­der avec ses chères pe­tites têtes blondes : la réuni­fi­ca­tion. Par­fois, il lui ar­rive aussi au cours d’une ani­ma­tion d’évo­quer la Se­conde guerre mon­diale et le na­zisme. « Au­jour­d’hui en­core, les en­fants as­so­cient spon­ta­né­ment l’Al­le­magne à cette pé­riode de l’his­toire », re­marque-t-elle. 

C’est à Saint-De­nis, en ban­lieue pa­ri­sienne, que Ma­risa a dû af­fron­ter cer­tains cli­chés. « Hit­ler et des gens blonds aux yeux bleus, voilà com­ment les élèves ont ré­sumé  l’Al­le­magne », se sou­vient-elle. Elle en a alors pro­fité pour en­ga­ger une dis­cus­sion au­tour des pré­ju­gés avec les élèves issus pour la plu­part de fa­milles mul­ti­cul­tu­relles. « C’était une ex­pé­rience très en­ri­chis­sante », en a-t-elle conclu.

Ainsi « les classes fa­ciles » des ar­ron­dis­se­ments chics de la ca­pi­tale ne fas­cinent guère la jeune lec­trice. Elle pré­fère lorsque les élèves s’in­ves­tissent dans l’ani­ma­tion, qu’ils osent, voire qu’ils posent des ques­tions cu­lot­tées pré­textes à une dis­cus­sion vi­vante.

C’est ainsi que Ma­risa ima­gine son année en France dé­bu­tée en sep­tembre der­nier. Elle est très sol­li­ci­tée par les pro­fes­seurs d’al­le­mand qui sou­haitent qu’elle in­ter­vienne dans leur éta­blis­se­ment. « Je re­çois plus de de­mandes que je ne peux en sa­tis­faire », constate déjà la jeune am­bas­sa­drice pour la langue al­le­mande. Signe d’un chan­ge­ment à venir ?