Le désintérêt des médias de masse pour les réfugiés

Article publié le 21 juin 2016
Article publié le 21 juin 2016

Des chasseurs de migrants loués comme des héros, des journalistes internationaux passés à tabac avec les migrants, des plaidoyés sentimentaux à effet de courte durée; voici quelques exemples de la couverture médiatique de la crise des réfugiés. Le contrecoup est que l'on se méfie des médias en tant que tels. Comment s'en sortir ? Cafebabel suit la discussion avec des experts des médias européens. 

Chasseurs de réfugiés

Cet homme masqué en tenue de camouflage n’est pas un soldat, mais un chasseur de réfugiés, l'un des nombreux qui patrouillent à la frontière entre la Turquie et la Bulgarie. Comme il avait été reporté en premier dans la presse bulgare, ces gens ont été présentés comme des héros locaux, loués par le gouvernement et bien accueillis par le public selon les sondages.

Les choses ont changé lorsque les médias internationaux sont arrivés. L'enthousiasme a diminué. Cependant, l'attitude générale des médias est toujours bonne, dit le journaliste bulgare Vesselin Dmitrov. Ceci est l'un des nombreux exemples de la façon dont certains médias tombent dans des reportages populistes et simplistes.

Réfugiés et médias: la crise va dans les deux sens

Dans quelle mesure les médias sont-ils responsables de la formation de l'opinion publique au sujet des réfugiés? Alors que certains médias paraphrasent la propagande de l’Etat, les autres semblent piégés dans des élans émotionnels et irréfléchis. Quel effet la question des réfugiés a-t-elle sur les médias? Ce sont les sujets abordés lors de la séance d'information par le Centre européen pour la liberté de la presse et des médias (ECPMF) avec des experts de la sphère européenne des médias et des réfugiés.

Selon Chiara Sighele, chef de projet de l’Osservatorio Balcani e Caucaso, «les médias n'ont pas réussi à jouer un rôle responsable et ils sont devenus le porte-parole de la rhétorique xénophobe», laissant le public radicalement mal informés.

Comment faire des reportages objectifs et ne pas être passés à tabac ?

En attendant, il n'y a pas de «médias libres» à proprement parler, mais beaucoup d'entre eux, des  rédactions en ligne aux sites citoyens, appartiennent à l’Etat. Il serait une erreur de généraliser, avertit Balazs Nagy Navarro, journaliste primé et avocat de la liberté des médias.

Dans son pays, la Hongrie, la journée clé a été le 16 Septembre 2015, lorsque plusieurs journalistes ont été passés à tabac quand la foule des réfugiés a essayé de passer à travers la clôture. Evidemment, des  journalistes faisaient partie de la foule afin de mettre sous les feux des projecteurs  ce qu’il se passait. Ils avaient des badges et des équipements professionnels et étaient donc reconnaissables en tant que journalistes. Malgré cela, ils ont été battus par la police, et la réponse officielle à l'appel à l'enquête a été que la police a agi légalement, professionnellement et qu’il n'y avait aucune raison d'enquêter. Comment assurer la sécurité des journalistes dans de telles conditions?

Les réfugiés perdre l’espoir, les médias perdent l’intérêt.

Les tentes de réfugiés s'accumulent dans le port d'Athènes, si près les unes des autres qu’on ne peut pas passer au milieu. Ceci est la seule vie privée qu'ils ont. Ils cuisinent, dorment et vivent dans les tentes, à l'exception des toilettes et la salle de bain, pour lesquels ils doivent faire de  longues files d'attente et fournir des papiers avec un tampon. Ola Aljari , réfugiée syrienne et journaliste au  ECPMF,  apporte la preuve qu’il y a une baisse d'intérêt des médias pour la question des réfugiés.

Pendant les 10 jours qu'elle a passés en Grèce à observer  les conditions dans le camp de réfugiés du port d'Athènes, elle n'a rencontré qu’un journaliste. Il lui a dit qu'il devenait de plus en plus difficile de vendre des photos ou des histoires aux médias. La raison pour laquelle ceci s’est ancré dans l'industrie des médias de masse est qu’aujourd'hui , il n'y a plus de place pour de bonnes nouvelles, pas de place pour des reportages impartiaux, pas de temps pour des discussions approfondies.

Les réfugiés ont été réticents à donner plus d'interviews. Ils étaient en train de perdre l'espoir que les médias les aideraient. Cependant, est-ce que c’est cet espoir qui  nourrit l'image stéréotypée des médias super-héros qui peuvent sauver des vies?

"La seule réponse est de se mobiliser davantage"

Cela nous amène à un problème ontologique plus large des médias. Les médias peuvent-ils remplir leur rôle social dans l'état actuel des choses ? La couverture médiatique des réfugiés a des connotations particulières dans différents pays européens.

Dans les pays d'Europe de l’Est, c’est souvent le manque d'expérience en tant qu' État démocratique et le fait d’être une destination pour l'immigration qui est mis en évidence. En Allemagne, des discussions franches ne sont pas possibles parce-que la société allemande est très polarisée et certaines discussions ont l'écho de la propagande nazie. La réponse à ceci  est donner la parole à des voix plus raisonnables.

Des voix qui pourraient construire des histoires impartiales et basées sur des faits et qui ne seraient pas motivées par le sensationnel ou les gains. Comme l'a dit Jane Whyatt de ECPMF, «les réfugiés sont là pour rester, c’est toujours une histoire. C’est une erreur de les ignorer, de même que les mettre en première page avec une photo sentimentale». Il semble qu'il n'y ait pas de meilleure place pour le journalisme de qualité que la crise des réfugiés.