Le croque-mort de la Jungle de Calais

Article publié le 11 novembre 2016
Article publié le 11 novembre 2016

Au cours des dernières semaines, le démantèlement de la Jungle de Calais a été surmédiatisée. Ce qui l'est moins en revanche, ce sont les tombes des personnes décédées loin de leur terre natale, auxquelles va bientôt être confrontée l'Europe. Nous avons rencontré Brahim Fares, le directeur funéraire de Bab El Jenna, la seule entreprise de pompes funèbres à proximité du camp. 

Les locaux de Bab El Jenna sont une extension de la maison de Brahim Fares. Nichés dans une petite impasse de Grande-Synthe (commune du Nord de la France accueillant également un camp de réfugiés, ndlr), le contraste entre la modestie des lieux et la masse colossale de travail à fournir est saisissant. Seul directeur funéraire procédant à des enterrements musulmans, à moins de 120km de Calais, la tâche de Brahim est de taille. Avec un sourire chaleureux, il nous invite à nous asseoir dans son bureau. 

Brahim avait déja 15 ans de boîte à la tête d'une entreprise de sécurité lorsqu'il a décidé d'ouvrir Bab El Jenna. Soucieux du manque de pompes funèbres musulmanes, il s'est décidé à agir. « En tant que musulman, il est de mon devoir d'assurer à mes frères et soeurs un enterrement décent », ajoute-t-il avec assurance. Au début, Brahim prenait en charge tous les coûts : frais administratifs, cercueil, concession, creusement de la fosse, la stèle et bien sûr, le transport. Mais très vite, le fardeau devient trop lourd à supporter, surtout lorsqu'il commence à travailler pour les réfugiés, deux ans plus tard. 

« Une main n'applaudit pas toute seule »

Les organisations qui s'occupaient initialement des enterrements des réfugiés - telles que Oumma Fourchette, Charity Refugees France et Le Secours Catholique, ont approché Brahim il y a trois ans. Avant cela, elles travaillaient avec d'autres salons funéraires dans le secteur, même s'ils n'étaient pas musulmans. Cette responsabilité, qu'elles assumaient seules, s'est révélée être trop lourde : les organisations devaient s'occuper de toute la gestion administrative, trouver un imam pour le rituel funéraire, engager une autre personne pour l'enterrement, et enfin contacter la mosquée afin de préparer les prières funéraires. Depuis qu'elles ont rencontré Brahim, elles ont enfin trouvé le soutien qui leur manquait. 

Malgré l'immense charge de travail dont il allait hériter, Brahim accepte sans hésiter. Comme à son habitude, il commence à payer pour tout. Mais « de plus en plus de réfugiés décédaient, et c'est alors que j'ai réalisé qu'une main n'applaudissait pas toute seule : c'était devenu beaucoup trop coûteux ». Brahim et les organisations décideront de travailler main dans la main, en mobilisant leur réseau de donateurs pour financer des enterrements décents aux réfugiés musulmans, ou des demandes de rapatriements.  

Malgré cette collaboration, Brahim insiste toujours pour prendre en charge tous les coûts administratifs. Si le coût habituel pour un enterrement traditionnel est de 2 200 euros, passer par Bab El Jenna n'en nécessite que 1 600. Même chose pour le rapatriement de certains réfugiés pour lequel Bab El Jenna réduit les coûts de 4 000 à 3 000 euros. Les demandes de rapatriement représentent près de 30% de son activité. Brahim sourit, hausse les épaules comme pour s'excuser et conclut : « Vous savez, pour nous, la terre, c'est la terre. Dieu est aussi présent en France. Il est partout ».

« Un périlleux voyage... pour ne trouver que la mort »

« Cela me brise le coeur de savoir qu'un réfugié a fait tout ce périlleux voyage, et finit par arriver en terre étrangère, pour y trouver la mort », explique Brahim. Le dernier enterrement de réfugié qu'il a organisé, c'était pour un nouveau-né prématuré, dont le petit corps a été récupéré à l'hôpital de Calais, le 12 octobre dernier. Avant lui, Brahim a enterré celui de Daoud Ibrahim Adam, un réfugié soudanais de 48 ans, qui souffrait d'une longue maladie. 

Brahim est présent de l'annonce du décès, jusqu'à la fin des obsèques, et s'assure de visiter les tombes des personnes afin d'entretenir le souvenir de leur existence parfois très courte. Lorsque Daoud est décédé, Brahim a été contacté par Abou Bakr, de Oumma Fourchette. Comme il s'agissait d'une mort naturelle, l'enterrement a pu être organisé immédiatement. Dans la tradition musulmane, il est essentiel de pouvoir enterrer le corps aussi vite que possible. « Personne ne veut être coincé dans la salle d'attente de Dieu », ajoute Brahim. Une fois les papiers remplis, le corps a été baigné et enveloppé d'un linceul blanc dans une salle mise à disposition par l'hôpital. 

Brahim nous explique le rituel du bain et du linceul : « Nous lavons les corps exactement comme on le ferait s'ils étaient vivants. Trois fois les mains, trois fois la bouche, trois fois le nez, trois fois le visage... Le côté droit d'abord, puis le gauche. Ensuite, on embaume le corps, et on l'enveloppe d'un linceul blanc, en laissant le visage découvert ».

Si un réfugié décède lors d'un accident, ce qui arrive souvent lorsqu'ils prennent des risques en traversant des autoroutes ou en sautant sur des camions en marche, la police doit être impliquée. Dans ce cas, le corps est envoyé pour autopsie à l'IML (Institut Médico-Légal de Lille). Si le corps est trop endommagé, et seulement dans ce cas, Brahim remplace le bain traditionnel par le simple contact d'une pierre sur la peau. 

Brahim s'est ensuite assuré que la tombe avait été creusée, que le cercueil avait été payé, et que les papiers avaient été remplis, avant de transporter Daoud de l'hôpital de Dunkerque vers le cimetière de Grande-Synthe. Les prières funéraires sont faites d'ordinaire dans une mosquée, avec une petite procession. Toutefois, comme Daoud avait beaucoup de proches parmi la communauté soudanaise du camp, et du « foyer », les prières ont dû être réalisées au cimetière. Sans imam disponible, Brahim a dû prendre sa place, et assurer les prières et les invocations, avant que tous ne viennent aider à recouvrir le cercueil. « Chacun son tour, tout le monde participe à l'ensevelissement du corps. Chaque grain de sable est un symbole de la foi, et chaque grain de sable est aussi une offrande à Dieu. C'est indispensable. » Comme la famille soudanaise ne pouvait venir aux funérailles, Brahim et Oumma Fourchette ont travaillé sans relâche pour prendre des photos et des vidéos, pour qu'ils puissent être présents, même à distance. 

La tombe sera laissée telle quelle au cimetière de Grande-Synthe, pendant 15 ans. Pour la garder plus longtemps, il faudra lever plus d'argent. À Calais, une durée supplémentaire de 15 ans coûte 279 euros, mais à Grande-Synthe, 100 euros suffisent pour 30 ans de plus. À Tatinghem (une commune voisine, ndlr), il faut compter 500 euros pour la même période. Comme les gardiens des cimetières n'entretiennent pas les tombes, cette tâche échoit aux proches du défunt. Lors de notre dernière visite au cimetière de Calais Nord, c'est un réfugié et un activiste de la Jungle qui arrosait et décorait les tombes pour honorer les défunts. 

« Il est essentiel de préserver son humanité »

« J'aurais voulu que les choses soient plus simples pour les réfugiés », se désole Brahim. « L'autre jour, je parlais à une femme à la mairie, qui se plaignait des réfugiés. Je lui ai rétorqué immédiatement : "Si vous entendiez un coup de feu ici, vous partiriez immédiatement. N'importe qui le ferait, et emmènerait tout ce qu'il peut avec lui. Toute la ville partirait !" Vous savez, les réfugiés ne sont pas là pour le plaisir. Il est absolument essentiel de préserver son humanité ».

Au-delà de l'émotion, préserver les traditions des funérailles islamiques en France implique de nombreux obstacles. Par exemple, la coutume veut que l'on enterre le corps sans cercueil. Mais à cause de la montée des eaux souterraines, la loi française impose l'enterrement dans un cercueil. En outre, dans les pays où l'islam est la religion dominante, les salons funéraires n'existent même pas. Les funérailles sont complètement gratuites, et représentent surtout un rite de passage.  

Reste le problème de l'identification. Les réfugiés qui perdent la vie dans des accidents, surtout ceux qui tentent de sauter sur les camions lancés sur l'autoroute, sont souvent difficilement identifiables à cause de leurs blessures. Sans Brahim, et sans le travail des organisations de la Jungle, ils seraient incinérés, et placés dans des tombes anonymes à cause de leur situation financière. L'incinération est proscrite par l'islam.

Malgré tout, Brahim garde espoir, et travaille sans relâche pour offrir aux réfugiés les obsèques décentes qu'ils méritent. Il réfléchit même à acquérir des locaux plus grands pour son entreprise à Grande-Synthe. Mais la lutte continue, et il travaille actuellement sur un cas délicat. Un réfugié soudanais a été retrouvé mort le 24 septembre 2016 suite à un accident sur l'autoroute, et doit être enterré. Son corps se trouve toujours à l'IML de Lille, et, parce qu'il n'y a pas assez d'aide de la part du consulat du Soudan à Paris, il ne peut pas être enterré, car il n'est pas identifié (ce que requiert la loi française). Ce réfugié se trouve dans la « salle d'attente de Dieu » depuis le 24 septembre dernier. Brahim secoue la tête, incrédule. « Toutes les semaines, j'appelle la police, pour voir s'il y a du nouveau, mais non, il n'y a rien. »