Le combat contre Daech est extrêmement banal

Article publié le 24 novembre 2015
Article publié le 24 novembre 2015

Lutter contre Daech et les clichés envers l'islam n’est pas qu’une forme de respect envers la majorité des musulmans, qui ont été horrifiés et effarés par les actions des djihadistes. Combattre l’islamophobie est surtout la perspective la plus efficace pour « ne pas être tétanisé par la terreur ».

Avant d’écrire ce texte, j’ai essayé de faire face à certaines questions. Et j’ai continué à le faire pendant. Je voudrais rétablir ici quelques bases interprétatives, concernant le récit islamophobe qui a pris un nouvel élan suite aux attentats de Paris du vendredi 13 novembre.

Des personnes que j’estime, que je considère beaucoup plus critiques que moi, m’invitent à ne rien écrire à ce sujet, à ne pas ajouter de la confusion aux analyses hasardeuses, aux photos de profil avec le drapeau français. Ne pas ajouter du chaos au chaos, ne pas se fondre dans le flux tumultueux de personnes qui « prennent position ». Attendre que la tempête passe et se murer dans le silence, faire abstraction de l’arène des réseaux sociaux, et se barricader dans la métabolisation du deuil. Je prends le risque de me démarquer.

Rétablir l'évidence

À l’ère de la recherche spasmodique du J’aime et du partage sur Facebook, qui attestent à quel point nous sommes brillants, écrire un texte de la sorte signifie, je crois, s’attirer une multitude d’accusation de protagonisme, de pillage, de manque de compétence. C’est en ayant pleinement conscience de tout cela que j’écris ceci. Mais si j’écris, c’est parce que je crois qu’il est nécessaire de dire les choses, et qu’elles doivent justement être dites à présent.

Ça peut paraître triste, mais c’est dans les moments forts, émotionnellement bouleversants pour le public, qu’on peut essayer de fournir des grilles d’interprétations qui peuvent restituer la complexité de ce qui se déroule. En l’espèce : insérer les attentats de Paris à l’intérieur d’un cadre qui lutte en premier lieu sur le terrain communicatif et contre les tentatives de diffusion d'un message islamophobe. Le silence est un choix personnel que je respecte, mais que je considère contre-productif du point de vue politique. N'oublions pas que les hérauts d’une nouvelle croisade, dans des journaux considérés modérés, ne s’accordent pas ce luxe.

J’étudie et je lis l’islam depuis deux ans, plus spécifiquement l’islam politique, pour comprendre la manière dont cette idéologie religieuse se décline dans l’arène politique. Ce que j’écris infra ne doit pas nécessairement être original. Je me contente de penser que cela puisse être censé. Cela me permet aussi de ne pas devoir à chaque fois repartir de zéro dans la contextualisation du récit. Pour le reste, je m'appuie sur mon livre de chevet La rage et l’orgueil d’Oriana Fallaci (un pamphlet publié dans le Corriere della Sera, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 qui s’attaque à l'intégrisme islamique, ndlr)

Daech n'est pas l'islam

Daech est à la recherche désespérée de nouveaux militants. Une des stratégies de communication les plus efficaces qu’il utilise reste la terreur : il revendique la paternité d’attentats « djihadistes », pas toujours commis par ses membres et concentre la plupart de ses efforts à frapper – ou à menacer – des lieux et des symboles identitaires de l’Occident.

Le terrorisme se fonde sur cette pratique : répandre l’insécurité, généraliser la terreur. L’enjeu est double : l’ennemi se sent encerclé, en danger permanent, et, dans un climat où les identités religieuses sont un facteur de discrimination, tous ceux qui devraient se sentir « vrais musulmans » sont appelés aux armes. Daech mise sur l’élimination de la zone grise, cette très grande majorité de musulmans qui ne s’identifie pas à la violence, au terrorisme, qui vit, cohabite en Europe et qui revendique sa différence avec les prédicateurs de Daech.

L’hystérie islamophobe collective crée un paradoxe inquiétant : ceux sont justement les personnes qui fuient ces terroristes qui subissent les représailles et les vengeances. Les appels à une intensification des bombardements en Syrie proviennent des mêmes acteurs politiques qui veulent fermer les frontières à ceux qui fuient la guerre. 

Le djihad ouvre aussi aux croisades

L’amalgamme « Islam = Daech » fait le jeu aux djihadistes. Ils ne peuvent survivre que s’ils parviennent à devenir les seuls porte-paroles de la communauté musulmane dans le monde. Une communauté au sein de laquelle les intégristes sont non seulement une minorité, mais où ils sont également divisés.

Le califat autoproclamé par Daech en juin 2014 est l’« ennemi des ennemis ». Pour devenir hégémonique au sein du front djihadiste, l’État islamique demande l’appui – et il le trouve – des droites européennes qui invoquent le clash de civilisations, un scénario où la « culture européenne » serait à la fois attaquée et défendue par une nouvelle vague sécuritaire à l'intérieur, néo-impérialiste à l'extérieur. Un compte twitter en soutien à Daech, qui illustre la première page du quotidien de droite Libero afin d’alimenter sa propagande anti-occidentale, est un parfait exemple. Daech a trouvé ses « alliés », qui  partagent et alimentent la même interprétation du monde.

Pacifisme et barbaries

L’anglais fait la distinction entre les termes security entendue comme la sensation de ne pas être en danger, et safety, liée aux facteurs sociaux économiques, politiques. Il s’agit de concepts liés. Les malaises et la marginalisation, qu'elle soit économique ou sociale, créent les conditions parfaites à l'appel identitaire de Daech. Ce n’est pas la religion, mais bel et bien la politique qui crée le terrorisme.

Une définition areligieuse de l’État islamique est fondamentale pour désamorcer la bombe à retardement de l’affrontement entre civilisations. Daech est un sujet politique fasciste en politique intérieure et néo-impérialiste en politique étrangère, deux caractéristiques qui se trouvent très éloignées d'un enseignement coranique. Le 12 novembre, à Beyrouth, Daech a tué 50 musulmans chiites, et en a blessé plus de 200. Les Peshmerga kurdes qui combattent Daech depuis de nombreux mois sont majoritairement musulmans. Dès sa naissance, Daech a principalement tué d’autres arabes : des chiites, des athées, des gays, des minorités religieuses. Peut-on parler de guerre de religions lorsque la majorité des victimes des violences djihadistes sont musulmanes ?

La sécurité est nécessairement un concept bidirectionnel : on ne peut pas blinder une partie du monde et laisser en parallèle l’autre partie dans le chaos, en prétendant maintenir le contrôle sur les ressources énergétiques et financières. Le néo-impérialisme, la rhétorique de la « guerre humanitaire », de la « lutte contre la terreur » débutée par le président américain Bush en 2001, en payent l’addition. La destitution (réussie) de Kadhafi en Libye et celle (tentée) par Bachar El Assad en Syrie ont plongé ces régions dans le chaos. Répondre aux mêmes problèmes par les mêmes solutions infructueuses aboutit au résultat logiquement inacceptable, de proposer à nouveau les mêmes problèmes. Toute tentative d’analyse approfondie doit, je crois, partir de cette évidence.

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Cet article a été rédigé par la rédaction locale de cafébabel Torino. Toute appellation d'origine contrôlée.