Le colonialisme d’Etat est mort ! Vive celui des multinationales !

Article publié le 10 mars 2003
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Article publié le 10 mars 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Derrière les événements irakiens, on peut voir se profiler en filigrane le visage sournois d’une nouvelle forme de colonialisme : celui des multinationales occidentales.

Dès le début du siècle, les Britanniques s’imposent en Irak pour ouvrir une route terrestre permettant d’accéder aux Indes. Le pétrole venant peu à peu remplacer le charbon comme première ressource énergétique, la zone du Moyen-Orient devient rapidement le centre des convoitises des grandes puissances industrielles, au premier rang desquelles se trouve l’Angleterre. Et c’est la chute de l’Empire ottoman qui permet au Royaume-Uni d’occuper la majeure partie du Moyen-Orient. Après la Première Guerre mondiale, les Britanniques et les Français (comme l’ont fait les autres Européens dans les régions qu’ils ont colonisées), afin de simplifier un découpage administratif complexe en raison des différences ethniques, instaurent ce qui leur semble être des frontières raisonnables sur ce territoire riche en pétrole. Tout comme pour l’Afrique ou les Balkans, le Moyen-Orient connaît une série de « rapiècements » artificiels de territoires disparates autour d’Etats nouvellement créés. S’ensuit une période d’instabilité où des « marionnettes » portées au pouvoir par les Britanniques sont remplacées par d’autres « marionnettes », où des révolutions succèdent à des coups d’Etat, le tout dans une atmosphère de corruption généralisée. « La question du droit international ne s’est jamais posée car ce droit était toujours adapté pour préserver les intérêts pétroliers ». C’est évident.

Pourquoi donc aujourd’hui peut-on parler d’un nouveau genre de colonialisme en Irak ? Qui sont ces horribles personnages qui osent, dans ce monde où l’on prétend défendre avec ferveur la démocratie, adopter une attitude inquiétante de colonisateurs ? Si l’Irak a été débarrassé des colons britanniques après la Seconde Guerre mondiale, ce n’est que pour être de nouveau envahi, mais cette fois-ci de façon bien plus subtile, par les compagnies pétrolières occidentales.

Entre Mac Donald’s et Mac Donnell Douglas

Comme, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la défense des intérêts des grandes compagnies pétrolières au Moyen-Orient n’est plus assurée par les Britanniques et que les grands gagnants sont les Etats-Unis, un pacte liant les principaux pays du Moyen-Orient à la nouvelle puissance est proposé afin de « protéger le monde libre » de la menace soviétique. Cependant, le véritable objectif est avant tout d’assurer la protection des compagnies pétrolières occidentales et de garantir l’exploitation du pétrole par les Etats-Unis et l’Angleterre.

En 1965, au grand dam des compagnies pétrolières, la décision du gouvernement irakien de nationaliser 90% des gisements de pétrole déclenche une nouvelle agitation au Moyen-Orient. Les Occidentaux veulent à tout prix conserver la maîtrise du pétrole irakien, et pour cela l’Irak ne doit en aucun cas disposer d’un tant soit peu d’indépendance.

Il y a ce que certains nomment « les guerres au service du Nouvel Ordre mondial », comme celles qui ont lieu en Yougoslavie depuis 1991, dans les pays du Caucase, ou encore en Irak, où, après les bombardements, l’embargo, a déjà fait plus d’un million de victimes. Quand une intervention se décide, ce n’est pas seulement pour protéger les Droits de l’Homme ou pour une noble cause humanitaire. Un objectif bien plus important est celui de permettre aux multinationales d’obtenir des richesses stratégiques et des marchés. Tenant compte du déséquilibre politique et du chaos social, il devient bien plus facile de les obtenir, parfois même plus ou moins violemment. "McDonalds ne peut être prospère sans McDonnell Douglas", [constructeur des chasseurs F15 et F18 américains ».

Les Multinationales : la nouvelle Tour de Babel ?

Ainsi, les groupes pétroliers, surtout, aimeraient voir l’Irak tomber entre leurs mains. Il y a malheureusement une absurdité de notre temps, qui est que des entreprises ont des chiffres d’affaires qui font 14 fois, sinon plus, le PIB de certains pays : Exxon (avant son fiasco !) avait atteint un chiffre d’affaires de 116 milliards de dollars tandis que le PIB du Gabon n’est que de 7 milliards de dollars. Inutile de préciser que les pays pauvres ne sont pas en mesure de lutter contre de telles entreprises, d’autant plus que la situation interne de ces pays est souvent marquée par un forte instabilité politique. Dans ce rapport de force, les Etats sont très nettement en position de faiblesse.

Or, les multinationales ont un intérêt bien particulier dans la région du Moyen-Orient puisqu’il en va précisément de leur lendemain. Dans cette région politiquement instable où les enjeux pétroliers sont énormes, c’est aux pays de l’OPEP que revient la possibilité de faire fluctuer les cours de la bourse. Seulement, cette situation est bien trop dangereuse pour les multinationales occidentales qui veulent garder un contrôle absolu sur le « robinet pétrolier » qui se trouve… en Irak. En effet ce n’est pas le pétrole en tant que tel qui représente l’enjeu majeur au Moyen-Orient, mais bien plus le contrôle du « robinet pétrolier » qui pourrait avoir des répercussions dramatiques sur les multinationales si le prix du baril venait à augmenter. La rivalité entre les puissances – en particulier les USA et l’Europe – est devenue un aspect dominant des guerres énoncées plus haut. On pourrait d’ailleurs se demander si la campagne de calomnie menée à l’encontre de l’insupportable régime dictatorial irakien, n’est pas une façon détournée pour tenter de résoudre le conflit entre les Occidentaux.

De la même manière, les divers bombardements dénoncés précédemment, ont pour but d’obliger les programmes du FMI ou de l’OMC à se focaliser sur « les pays victimes ». En effet, alors que l’Irak était autrefois une terre d’immigration, elle connaît aujourd’hui une hémorragie humaine mortelle puisque nous assistons à une émigration vers l’étranger des intellectuels, des esprits les plus brillants, laissant au pays les plus faibles et les plus démunis. L’embargo imposé sur l’Irak est bien plus qu’un fardeau puisqu’il ronge le pays jour après jour. Les programmes internationaux avaient initialement et essentiellement pour mission d’encourager au développement, mais tout porte à croire qu’ils ont laissé un blocus sans précédant empêcher un pays de se développer et ruiner son avenir. « L’embargo est encore une guerre coloniale à caractère économique, quel que soit le prétexte, même sous couvert du droit international ».[1]

Alternatives pacifistes

Pour arrêter ces guerres au service du Nouvel Ordre mondial des multinationales, pour contrer les menaces sur les pays engagés dans un développement indépendant, Michel Collon appelle à construire d’urgence un mouvement international pour la paix. En outre, l’ONG "Les Amis de la Terre" propose une Convention pour la responsabilité des entreprises. Les objectifs de cette convention sont simples. Il s’agit, entre autres, d’éviter que, dans le but d’attirer les entreprises, les Etats ne s’engagent dans une compétition à la baisse sur les normes sociales et environnementales ; d’empêcher les entreprises de faire des économies sur les droits sociaux ou sur le respect de l’environnement ; et enfin de favoriser le contrôle des populations locales sur leurs propres ressources.

L’ironie du monde dans lequel nous vivons est qu’il y a des sommets internationaux, auxquels participent les dirigeants de la planète, qui prévoient l’allocation de fonds importants pour le développement, et qu’à côté de cela, quand un pays a des possibilités notables de se développer, on le bride. Nous sommes en présence d’un système mondial qui se prétend garant des règles du jeu, mais ces règles sont en définitive imposées par les plus forts, qui finalement deviennent les seuls arbitres légitimes. Ainsi, le fond de la question est double. D’un côté le problème est qu’il existe bien des chefs d’Etat à élire, mais qu’il est hors de question d’envisager un contrôle démocratique des chefs des multinationales, qui, pourtant, ont bien plus d’influence sur la scène internationale. D’un autre côté, le problème est également que les grandes puissances acceptent un jour de vendre leurs meilleures armes à des chefs d’Etat douteux, qui, le lendemain, s’avèrent être des dictateurs sanguinaires, responsables des pires horreurs.

L’ironie c’est aussi l’opinion publique européenne qui se prononce aujourd’hui à 80 % contre la guerre en Irak. Seulement, si les Etats-Unis sortent triomphants de la guerre et si les soldats américains « libèrent le peuple irakien » de cet affreux dictateur, en distribuant des tablettes de chocolat et du chewing-gum dans les rues, on découvrira tout à coup combien il était odieux de soutenir un homme comme Saddam Hussein. Et c’est cette même opinion publique européenne qui acclamera, à 80%, cette victoire.

(1) Dans « L’Irak Victime du Pétrole », Suhbi Toma, sociologue d’origine irakienne, exilé en France depuis 1971, analyse les effets pervers de l’embargo.