Le clonage dans nos assiettes : l’UE sur les traces des Etats-Unis ?

Article publié le 20 mars 2008
Article publié le 20 mars 2008
Strasbourg, le 17 mars 2008 Par Oriane Heckmann et Vincent Lebrou Après avoir autorisé la mise sur le marché d’organismes génétiquement modifiés (OGM), la Commission européenne laisse entrevoir une ouverture à la commercialisation d’ici à quelques années, de produits alimentaires dérivés d’animaux clonés.
Le 14 janvier dernier, elle adoptait une proposition de révision du règlement relatif aux nouveaux aliments afin de faciliter la mise sur le marché d'aliments « nouveaux et innovants dans l'Union européenne ». La proposition entend mettre en place des dispositions destinées à encourager l’industrie à investir dans le développement « de nouveaux types d’aliments et de nouvelles techniques de productions d’aliments ». Sous cette terminologie ambiguë, c’est bien d’aliments issus d’animaux clonés dont il est question.

Comme un symbole, le lendemain de cette décision, la Food and Drugs Administration (FDA), administration américaine des denrées et des médicaments aux Etats-Unis, autorisait la commercialisation des produits provenant d’animaux clonés : « la viande et les laitages provenant de bovins, de porcs et de chèvres clonés sont aussi sûrs que la nourriture que nous consommons tous les jours » déclarait à cette occasion Stephen Sundlof, responsable de la sécurité des aliments à la FDA.

Y a-t-il un réel besoin d’autoriser la commercialisation d’aliments à base d’animaux clonés ? Les avis sont pour le moins partagés.

Le clonage dans nos assiettes : un processus inéluctable ?

En réaction à la proposition de la Commission européenne, le Groupe d’éthique des sciences et des nouvelles technologies (GEE) met en avant ses doutes concernant les problèmes éthiques posés par une telle (r)évolution, notamment « compte tenu de l’ampleur actuelle des souffrances et des problèmes de santé des animaux porteurs et des animaux clonés » ; il affirme en outre ne « pas avoir d’arguments convaincants justifiant la production de nourriture à partir de clones et de leur progéniture » (communiqué de presse du 16 janvier dernier). Le GEE appelle à prendre certaines précautions avant d’aller plus loin dans cette démarche : il recommande par exemple l’élaboration d’enquêtes et d’analyses complémentaires sur le bien-être animal à long terme et les répercussions sur la santé des clones et de leurs descendants. Il insiste également pour que soient prises des mesures concrètes destinées à préserver le patrimoine génétique des espèces. Enfin, il recommande de promouvoir l’organisation de débats publics : l’impact du clonage d’animaux d’élevage sur l’agriculture et l’environnement, les effets de l’augmentation de la consommation de viande et de l’élevage de bovins sur la société ou encore la question de la distribution équitable des ressources alimentaires, autant de sujets que le GEE souhaite voir débattus publiquement.

L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), suite à l’opinion émise par le GEE, a admis que le clonage animal soulève nombre de questions éthiques et sociétales et a déclaré que cette opinion complète ses travaux scientifiques actuels sur le sujet. L’EFSA, chargée de donner à la Commission européenne des conseils indépendants sur toutes les questions ayant un impact direct ou indirect sur la sécurité alimentaire, doit rendre un avis définitif sur la question en mai 2008. Le 11 janvier dernier, dans un rapport préliminaire, elle estimait très improbable « qu’il y ait une différence en terme de sécurité alimentaire entre les produits alimentaires provenant d’animaux clonés et de leur progéniture et ceux provenant d’animaux élevés de manière traditionnelle »

Dès 2005, l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) avait rendu public un rapport sur les "bénéfices et risques liés aux applications du clonage des animaux d'élevage". Elle avait à l’époque estimé que « les données acquises, notamment sur le lait et la viande, suggèrent que les animaux descendant des clones, qui sont les seuls susceptibles d’être proposés aux consommateurs, peuvent être traités comme leurs équivalents issus des méthodes de reproduction classiques ». Vigilante, elle avait néanmoins rappelé à l’époque que « le caractère de nouveauté des clones et les anomalies dont certains d’entre eux pâtissent, au moins pendant une période initiale de leur vie, invitent à procéder à des examens plus approfondis que ceux qui sont appliqués aux animaux obtenus par fécondation ». Elle avait invité à une « surveillance sur le long terme » d’une telle pratique.

L’UE marcherait-elle donc sur les traces des Etats-Unis ? Toujours est-il que Connie Tipton, présidente de l’International Dairy Foods Association (IDFA), a constaté suite à la proposition de la Commission, que l’Union européenne était à un stade équivalent à celui des Etats-Unis un an plus tôt concernant l’évaluation des risques sanitaires et économiques liés à la commercialisation d’aliments issus d’animaux clonés.

« L’homme a toujours du transformer la nature pour l’adapter à son usage »

Les enjeux posés par une telle évolution sont évidemment multiples.

Les organisations écologistes pointent notamment les risques liés à la protection de la biodiversité ; le clonage animal invite en effet à ne préserver que les espèces ou les sujets les plus performants et donc par ricochet, les plus rentables. Comment ne pas craindre alors une uniformisation de plus en plus importante de notre consommation alimentaire ? A l’heure où l’on installe en France la Fondation scientifique pour la biodiversité, n’y aurait-il pas là un problème de cohérence ?

Il y a ensuite la question de la traçabilité de ces « nouveaux aliments ». Pour l’instant, aucune mention n’est faite d’une éventuelle obligation d’étiqueter les aliments issus d’animaux clonés. Suite à la décision de la FDA sur ce point, aucune mesure spécifique, notamment concernant l’étiquetage, n’est prévue pour accompagner la commercialisation de ces aliments. Pire encore, ceux qui souhaiteront se démarquer de cette évolution et faire mention, via un étiquetage, que leurs produits ne sont pas issus d’animaux clonés, devront demander une autorisation. Espérons au moins que l’UE n’emprunte pas ce même chemin de l’opacité pour assurer une transition tranquille vers l’instauration d’aliments issus du clonage.

Gilles-Eric Séralini, professeur et chercheur à l'université de Caen et membre de la Commission du génie biomoléculaire, craint lui les dérives potentielles d’une telle évolution : « la position des autorités américaines, qui consiste à considérer les produits issus de clones comme équivalents à ceux des animaux “naturels”, permettra aux industriels de s'affranchir des études toxicologiques et environnementales, comme c'est déjà en grande partie le cas avec les OGM». Pour lui, « l'autorisation de la FDA va aussi ouvrir la porte aux OGM animaux, qu'il est beaucoup plus intéressant de reproduire par clonage». Une vache dont on aurait ainsi bricolé le génome en laboratoire pour lui faire fabriquer du lait allégé en matières grasses pourrait ainsi être dupliquée à l'infini (voir l'article de L'express paru le 23.11.2006)

Enfin, comment ne pas évoquer la dimension morale d’une telle évolution. Louis-Marie Houdebine, chercheur à l’Inra (Institut national de recherche agronomique) et membre de l’Afssa (Agence française de sécurité sanitaire des aliments), suite à la décision de la FDA le 15 janvier dernier, avait cru bon de rappeler que « l’homme a toujours dû transformer la nature pour l’adapter à son usage ». Sans tomber dans une naïveté feinte, il y a quelque chose d’inquiétant dans cette déclaration: l’homme essaye d’adapter la nature à ses usages, ses habitudes. Cette philosophie ne va-t-elle pas à l’encontre du tournant que doit prendre dans le sens d’un plus grand respect de notre environnement, si elle ne veut pas courir à sa perte ?

On l’a vu, les réactions sont nombreuses et passionnées. On peut imaginer que l’Union européenne, si elle va dans le sens de l’avis de l’EFSA, prendrait une décision pour le moins impopulaire auprès de ses citoyens. Cette proposition de la Commission européenne pose un certain nombre de problèmes éthiques plus que techniques et ne vas pas manquer de susciter nombre de débats lors des prochains mois

De quoi rendre attentive l’Union européenne avant de prendre des mesures qui pourraient s’avérer trop hâtives. La course au progrès ne doit pas se faire au détriment de la santé animale et humaine.

Alors, à point ou saignant votre steak cloné ?