Le cirque Romanès : terre de paix pour tziganes et gadjé

Article publié le 7 février 2012
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Article publié le 7 février 2012
Par Laurène Daycard Ce n'est pas parce que l'air est désormais glacial qu'il faut se résoudre à passer ses dimanches après-midi collé au chauffage. Pour qu'un peu vous ayez le courage de prendre le métro, le cirque Romanès propose des représentations de numéros tziganes, tous intimistes, joyeux et revigorants pour le moral. Suivez-moi, j'ai rencontré le proprio. Un certain Alexandre Romanès.

Quitter la neige pour l'exotisme. Rire du bouc prostré à l'entrée du chapiteau. Finir par lui caresser le museau. Avancer un peu. Se faufiler entre l'accordéoniste, puis le contrebassiste. Esquisser un sourire gêné à la chanteuse, la femme du patron. Passer sous le funambule en plein numéro. Quatre marches plus tard, être enfin assise. Le spectacle a déjà commencé, mais c'est pas grave. J'ai déjà eu le temps d'être happée par l'ambiance. En contrebas, un nouveau numéro vient de démarrer. Une jeune femme grimpe sur un tissu pendu dans les airs. Ses longs cheveux noirs ondulent au rythme de ses acrobaties. Ses habits de lumières laissent entrevoir un corps parfaitement musclé, maître absolu du numéro. Je suis fascinée par autant de beauté. Son exercice est pourtant risqué. Quand elle chute sur trois mètres, je retiens mon souffle. Les mains sur la bouche et les yeux écarquillés. Quand elle décide de stopper sa descente pour faire une arabesque, le sourire reprend mon visage. Mes mains se mettent à clapoter aussi fort que possible.

Un analphabète devenu poète

Bienvenue au cirque Romanès. Le cirque Tzigane niché sur un petit terrain-vague de la porte de Champerret, près du périphérique parisien. Quelques caravanes et un chapiteau rouge : une institution de la culture gypsie en France depuis une vingtaine d'années. Alexandre Romanès en est le fondateur. Plus ou moins la soixantaine, « les dates n'ont pas d'importance », c'est un ancien acrobate échappé du cirque familial par désir d'aventures. « Chez mes parents, au cirque Bouglione, c'était devenu une usine. » À 25 ans, il jongle sur le terre-plein du boulevard Rochechouart. Un inconnu s'arrête et lui lance : « Allons boire un verre ! ». Il s'agit de Jean Genet. « Quelqu'un de très attachant, avec une forte personnalité », témoigne le gitan. Une amitié vient de naître. Comme l'écrivain, Alexandre Romanès est un petit voyou. La prison, il fréquente un peu, quasiment dans tous les pays qu'il traverse. La castagne ne lui fait pas peur, cela l'amuse. Il n'en reste pas moins sensible. Il apprend ainsi à lire et écrire à cette époque : « une amoureuse a eu la gentillesse de m'éduquer », glisse-t-il.

                                                             Alexandre Romanès

D'analphabète, Alexandre Romanès s'est mué en poète. Il vient de publier son troisième ouvrage chez Gallimard.  Un peuple de promeneurs  reprend 242 histoires tziganes, souvent des proverbes, surtout des anecdotes. Réflexions sur le nomadisme, mémoires de vieilles gitanes, quelques paroles d'alcooliques. Et puis, beaucoup de références à ses cinq filles, à son père et à Délia, sa femme. La famille, c'est sacré. Il tient à son hérédité : « On a pu remonter 200 ans en arrière. On était des montreurs d'ours jusqu'à la Première guerre mondiale », réplique-t-il de sa voix enorgueillie.

Un cirque menacé de fermeture

Le monde d'Alexandre Romanès n'est pas commun. Il se compose d'ours, d'acrobaties, d'alcool - de beaucoup d'alcool - et puis de belles femmes. Le monsieur a aussi son propre code de la justice. Pas forcément celui de tout le monde. « Quand quelqu'un présente une façade impeccable, c'est qu'il ne l'est pas », écrit-il dans son bouquin. Un exemple ? Les contrôleurs du travail : « Ils sont venus un jour, en septembre 2010. Ils nous ont retiré tous nos contrats. Quinze jours plus tard, ils étaient de retour pour nous demander pourquoi personne n'avait de contrat. J'avais continué à jouer, je ne pouvais pas arrêter les spectacles. Maintenant, on va passer devant le tribunal, dans trois ou quatre mois. »

La survie du cirque est en jeu. L'existence de cet espace de communion entre tziganes et spectateurs est surtout mis à mal par la paperasse administrative. Petit couac imbriqué dans un problème plus grand ? Celui du climat délétère envers les Tziganes de France. Depuis le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy en juillet 2010, le patron du cirque s'est mué en véritable porte-parole de sa communauté. Sa gouaille et son charisme plaisent... et dérangent. L'ancien acrobate ne se résume toujours pas à rentrer dans le moule chimérique de la bienséance. Respecter son identité, c'est sa lutte. C'est ainsi que le cirque continue de tourner, tel un hymne au nomadisme. « On devrait avoir deux vies, l'une pour apprendre, l'autre pour vivre », écrit-il. Alexandre Romanès fait le pari d'avoir tout en même temps.

Cirque Tzigane Romanès – 42 boulevard de Reims, Paris 17e, métro Porte de Champerret. Mardi – dimanche : 16h et 20h30. Entre 10 et 20 euros.

Retrouvez cet article sur le blog de Laurène dédié aux Balkans, "Balkans Flexipass"

Photos : ©Laurène Daycard ; Vidéo : magicmarmelade/YouTube