Le cinéma et l'Azerbaïdjan, une histoire fossile

Article publié le 15 mai 2014
Article publié le 15 mai 2014

Les courts-métrages en compétition pour cette nouvelle saison du Festival de Cannes s’annoncent particulièrement audacieux, et pour la première fois, l’Azerbaïdjan sera représenté. Le film Sonuncu, interroge sur la solitude, l’espace et le temps. Si le pays du Caucase est plus connu pour son extraction d’hydrocarbures que pour sa production de films, le cinema gagne à être connu et reconnu.

Sur les 3450 court-mé­trages pro­po­sés au co­mité de sé­lec­tion du Fes­ti­val de Cannes, neuf ont été re­te­nus pour la palme d’or de cette 67ème édi­tion. Le court-mé­trage azer­baïd­ja­nais So­nuncu (The Last One) de Ser­gey Pi­ka­lov fait par­tie de ces pri­vi­lé­giés. La ré­cente vi­site of­fi­cielle de Fran­çois Hol­lande en Terre de feu et le rap­pro­che­ment éco­no­mique de l'Azer­baïd­jan et de la France ont-ils un rap­port avec ce choix ? Dif­fi­cile à dire. On peut tout de même ima­gi­ner que ces élé­ments ont donné un coup de pouce à une oeuvre qui, quoi qu'il en soit, mé­rite am­ple­ment sa place dans cette sé­lec­tion. Et pas­ser à côté se­rait re­gret­table tant elle est am­bi­tieuse. Un vé­té­ran de la Se­conde Guerre mon­diale, le seul homme vi­vant de la pla­nète, s’égare dans l’es­pace et le temps. Il erre dans le monde issu de son ima­gi­na­tion en te­nant des conver­sa­tions avec son fri­gi­daire, où il conserve se­crè­te­ment son passé. 

Shakespeare, les frères Lumières et beaucoup de pétrole

Pour Nasib Pi­riyev, le pro­duc­teur du film « c'était un point d'hon­neur de faire mon pre­mier court-mé­trage dans mon pays natal et de dire au pu­blic, d'une ma­nière franche et sin­cère, ce qui est vrai­ment per­ti­nent pour nous: les le­çons du passé, les liens entre les gé­né­ra­tions, la so­li­tude des per­sonnes âgées, et l'im­por­tance de vivre et de res­pi­rer in­dé­pen­dam­ment de tout ». 

Bande-annonce de Sonuncu de Sergey Pikalov

Les al­lures phi­lo­so­phiques que prend le film font écho à la longue his­toire d’un ci­néma azer­baïd­ja­nais mal­heu­reu­se­ment en­core ignoré. Aussi sur­pre­nant que cela puisse pa­raître, c’est bien le pé­trole qui est à l’ori­gine de l’his­toire du ci­néma azer­baïd­ja­nais. À par­tir de 1898, Alexandre Mi­chon, un in­dus­triel fran­çais proche des frères Lu­mières, sé­duit par l’ex­ploi­ta­tion pé­tro­lière azer­baïd­ja­naise et la fée­rie des dé­cors, dé­cide de tour­ner des images des pay­sages en­vi­ron­nants. La Puis­sance du Puits de Pé­trole de Bibi Hey­bat  est le pre­mier do­cu­men­taire dif­fusé sur le ter­ri­toire et sans le sa­voir, Alexandre Mi­chon po­sera les pre­mières pierres d’un ci­néma flo­ris­sant, mais tour­menté.

En 1920, la ma­chine com­mence à s’em­bal­ler. Une ving­taine de films sont tour­nés au cours de la dé­cen­nie et ce sont des réa­li­sa­teurs aussi brillants qu’en­ga­gés qui émergent sur la scène cultu­relle azer­baïd­ja­naise. Abbas Mirza Sha­rif­za­deh est un exemple édi­fiant. Fa­meux pour son in­ter­pré­ta­tion de per­son­nages sha­kes­pea­riens, l’ac­teur et réa­li­sa­teur s’est for­te­ment in­vesti pour amé­lio­rer la vie des tra­vailleurs et ini­tier la po­pu­la­tion aux œuvres lit­té­raires mon­diales. Ses do­cu­men­taires Bis­mil­lah  et Haji Gara ont été un outil de lutte contre les vieilles tra­di­tions an­ces­trales et les fa­na­tismes re­li­gieux exa­cer­bés. Pion­nier, il a sou­tenu la li­bé­ra­tion des femmes azer­baïd­ja­naises en fa­vo­ri­sant leur en­trée dans le monde de l’art jus­qu’alors ré­servé aux hommes.

Un pou­voir et un contre-pou­voir

Le ci­néaste vi­sion­naire, peut-être trop mo­derne, ac­cusé d’es­pion­nage par le ré­gime so­vié­tique, fut condamné à mort. Un tour­nant dé­ci­sif pour le ci­néma azer­baïd­ja­nais, vic­time d’une série d’an­nées noires. Les pro­duc­tions ci­né­ma­to­gra­phiques dé­sor­mais na­tio­na­li­sées furent contrô­lées par le ré­gime ca­rac­té­risé par l’idéo­lo­gie et la pro­pa­gande. Pour­tant, cer­tains ont pu échap­per à la cen­sure et ser­vir de sup­port aux pro­tes­ta­tions de la so­ciété.  Ce, à tra­vers les lé­gendes et tra­di­tions lo­cales. Le pre­mier opéra mu­sul­man Ar­shin mal alan, re­trans­crit à l’écran, est à ce titre, un exemple élo­quent. L’in­trigue y met en scène un jeune mar­chand, beau, riche, re­ven­di­quant le droit de choi­sir son épouse à une époque où la re­li­gion en­core émi­nente ne pro­pose que des ma­riages ar­ran­gés. Au de­meu­rant, c'est l’hu­mour pi­quant comme pied de nez aux va­leurs ar­chaïques qui a as­suré le suc­cès du film.

Dans les an­nées 70, le ci­néma, té­moin des ré­flexions col­lec­tives, pren­dra un nou­vel essor. Si la ma­jo­rité des su­jets re­latent les évé­ne­ments his­to­riques pas­sés, cer­tains films comme La der­nière nuit d’en­fance, d’Arif Ba­bayev, Le prix du bon­heur, d’Ha­san Seyid­beyli ou en­core L’in­ter­ro­ga­tion de Rasim Od­ja­gov sup­posent une quête iden­ti­taire azer­baïd­ja­naise à l’heure où le bloc so­vié­tique com­mence à s’ef­fri­ter.

Du­rant les an­nées 90 la pro­duc­tion ci­né­ma­to­gra­phique azer­baïd­ja­naise se voit for­te­ment ra­len­tie par le manque de qua­li­fi­ca­tions et l’ab­sence de moyens fi­nan­ciers. Une his­toire dé­sor­mais an­cienne, car au­jour­d’hui, nous avons as­sisté à sa re­nais­sance. Le film For­tress, de ­Sha­mil Na­caf­zada tourné en 2006 ra­conte l’his­toire d’une équipe de tour­nage par­tie fil­mer la guerre et qui finit par y par­ti­ci­per. Si le film ne manque pas d’aplomb, il prend des al­lures po­li­tiques et, riche d'in­ter­ro­ga­tions, il était au pro­gramme du fes­ti­val du film azer­baïd­ja­nais à Van­cou­ver en oc­tobre 2013.

Bande-annonce de Steppe Man de Shamil Aliyev.

Le film Steppe Man (2012) de Sha­mil Aliyev est quant à lui re­pré­sen­ta­tif du nou­veau mou­ve­ment ci­né­ma­to­gra­phique en cours dans le pays. L’his­toire des pé­ré­gri­na­tions d’un jeune ber­ger dans les steppes du ter­ri­toire a sé­duit Hol­ly­wood. Ce film a of­fi­ciel­le­ment re­pré­senté l’Azer­baïd­jan aux Os­cars 2014 dans la ca­té­go­rie « Meilleur film langue étran­gère ».  En en­dos­sant de mul­tiples fa­cettes à tra­vers les âges, le ci­néma azer­baïd­ja­nais mé­rite donc une at­ten­tion toute par­ti­cu­lière. Dé­sin­volte, il est un outil de ré­flexion et le sup­port d'une cer­taine re­ven­di­ca­tion qui n’aura de cesse d’éton­ner. Même à Cannes.

Le Festival de Cannes se tient du 14 au 25 mai 2014.