Le cinéma bulgare sur le chemin du salut

Article publié le 4 novembre 2008
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Article publié le 4 novembre 2008
Pendant près de vingt ans, depuis 1989 et la chute drastique des subventions qu’attribuait l’État à la cinématographie, le cinéma bulgare s’est trouvé dans une sorte de trou noir. Plusieurs films sortis récemment peuvent laisser croire qu’il est actuellement en train de sortir de cette sombre période.
L’un d’entre eux est le film au titre optimiste Svetat e goliam i spasenie debne otvsyakade (que l'on pourrait traduire par Le monde est vaste et le salut guette à chaque coin de rue, le titre international étant The world is big and salvation lurks around the corner) réalisé par Stéphan Komandarev d’après le roman autobiographique du même titre de l’écrivain allemand d’origine bulgare Iliya Troyanov.

Le titre seul du film place le spectateur d’emblée dans une certaine expectative. J’avais personnellement entendu beaucoup de bien du film, je savais qu’il avait été salué par une standing ovation de trente minutes lors de sa première pendant le Sofia International Film Fest.

Mes attentes n’ont pas été trompées (photo : site officiel).

theworldisbig1The world is big and salvation lurks around the corner est le projet le plus ambitieux que le cinéma bulgare ait connu depuis 1989, coproduction de quatre pays : Bulgarie, Allemagne, Slovénie et Hongrie. Le sujet du film nous ramène en 1976. Dans une petite ville en Bulgarie nait Alex ; au même moment son grand-père Baï Dan (dans le rôle, l’acteur fétiche de Kusturica, Miki Manojlovic (Underground, Papa est en voyage d’affaires, Chat noir, chat blanc), le Roi du backgammon du coin, gagne une nouvelle partie au café de la ville. Un nuage gris vient assombrir l’enfance idyllique d’Alex : la milice demande à son père d’espionner Baï Dan, ennemi juré du régime. La petite famille décide alors d’émigrer à l’Ouest. Vingt-cinq ans plus tard, Baï Dan rencontre son petit-fils (dans le rôle, l’étoile montante du cinéma allemand Carlo Ljubek) dans un hôpital en Allemagne, où celui-ci se rétablit après un accident grave qui a coûté la vie à ses parents et sa propre mémoire. Tout en lui montrant les secrets du backgammon, le vieux bonhomme excentrique embarque Alex dans un voyage spirituel vers son passé, celui de sa famille, lui apprend les règles du jeu qui ne s’appliquent que trop bien à la vie réelle. Manojlovic fait une interprétation magistrale dans ce rôle, sorte de sage balkanique au regard espiègle. Le film se transforme petit à petit en road-movie lyrique où l’aventure et l’apprentissage vont de pair. Le grand-père embarque Alex dans un voyage vers les Balkans et la Bulgarie à travers l’Europe, avec, comme moyen de transport, un vélo tandem. De retour dans la petite ville bulgare, l’éternel jeu de backgammon montrera à Alex la vérité sur le passé et le présent non seulement de l’endroit où il est né, mais aussi de lui-même (photo : site officiel).

theworldisbig3 J’ai été séduite, charmée, touchée, comme depuis longtemps je ne l’ai été, et par l’histoire, et par le travail du réalisateur, et par le jeu des acteurs. Notons aussi, dans les plus du film, le travail remarquable du directeur de la photographie Emil Hristov et du compositeur Stephan Valdobrev.

“Le film peut être décrit comme une tragicomédie où l’humour et le drame s’entremêlent pour conter l’histoire de deux voyages décrits parallèlement, l’émigration à l’Ouest et le retour chez soi. L’histoire pose quelques questions à la fois des plus importantes et des plus simples et profondément humaines : qui suis-je, quelles sont mes racines, que veux-je faire de ma vie ? C’est aussi un film sur la capacité extraordinaire qu’à l’homme de s’adapter et de résister, sur le désir de liberté, sur la difficulté à vivre dans un pays étranger. Partir ou rester ? Rentrer chez soi ou s’adapter à la terre étrangère ? À quel monde appartient-on, celui où on est né ou celui où on mourra ? », explique le réalisateur Stephan Kamandarev.

The world is big and salvation lurks around the corner trouve d’abord le chemin vers le cœur du spectateur avant d’envoyer des messages politiques ou à portée philosophique par le biais des leçons de vie de Baï Dan qui aident Alex à trouver son propre salut. Seul celui qui sait d’où il est parti sait vers où il va. Seules les racines solides portent un avenir, pour l’individu seul comme pour les nations. Ne pas oublier le passé pour pouvoir créer un avenir.

Le film fait actuellement la tournée des festivals internationaux et collectionne les prix. Prix spécial du jury lors du Festival international du film de Varsovie, classé troisième par les spectateurs ; classé dans les cinq premiers par le public parmi 235 films de 55 pays au Festival international du film de Karlovy Vary (République tchèque) ; en sélection officielle pour le Prix Lux 2008 du Parlement européen ; a gagné le Prix du public au festival de Zurich ; le Grand prix "Cinéma Extraordinaire" au Festival international de Bergen (Norvège). Le film de Komandarev fera la clôture du festival de Trieste, le 22 janvier 2009. En effet, une partie du film a lieu à Trieste ainsi que dans le camp de réfugiés près de la ville, qui a accueilli des milliers de personnes venant du bloc communiste (photo : site officiel).

theworldisbig2 Mes compatriotes répètent souvent que le cinéma bulgare de la période de la transition est noir, qu’il y a toujours quelque chose qui cloche, si le scénario et bon, les prises de vues seront mauvaises, ou le jeu des acteurs sera approximatif, etc. On a passé le cap. Certains peuvent reprocher à The world is big and salvation lurks around the corner d’être « grand public », mais qu’importe, Komandarev a fait un film chaleureux qui touche le cœur. Et ce film est peut-être le signe que le cinéma bulgare a enfin pris le chemin du salut.

The world is big and salvation lurks around the corner tourne actuellement dans les salles en Suisse, Autriche, Allemagne, Hongrie, Slovénie et Norvège. Allez le voir, s’il passe près de chez vous !

La Bande annonce du film :

Le site officiel du film : ici

La Bande annonce du film par le groupe The Festival Band avec le titre : ''Backgammon dice''