Le chômage au nom du père

Article publié le 29 septembre 2013
Article publié le 29 septembre 2013

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Que se passe-il lorsque parents et enfants sont unis par le chômage et par la recherche d’un nouvel emploi ? Leur rapport et les rôles sociaux s’annulent dans le pardon réciproque.

« La vraie raison de l’élévation du travail dans l’âge moderne fût sa "productivité", ainsi que l’affirmation apparemment blasphématoire de Marx selon laquelle le travail (et non Dieu) a créé l’homme (…)  Ce n’était que la formule la plus radicale et cohérente d’une idée avec laquelle le monde moderne était d’accord (…) chaque travail a la caractéristique de ne rien laisser derrière lui, le résultat de son effort est consommé presque avec la même rapidité que l’effort fourni. » (Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, La Vita Activa)

Si le travail « a créé l’homme », le travail a à son tour «  créé » les parents, qui ont à leurs tour décidé de créer un second travail, c’est-à-dire les enfants. La relation de croissance qui stimule le parcours du parent et de son enfant est une relation fondée sur le travail qui permet justement à chacun de s’affirmer, de se comprendre et de se soutenir. Mais que se passe-il lorsqu’il n’y a plus assez de travail, compris comme une ressource capable d’entretenir une relation avec le monde et ses enfants ? Que représente un parent privé de son travail aux yeux d’un enfant ? Deux binômes se dissolvent.

Perdre les clés de chez-soi

Ce sujet n’est pas inédit, mais à chaque fois que le « pas en avant » devient une « étape différente » ( et non pas en arrière), quelque chose change dans la vie des enfants. La relation parents enfants commence à se transformer en une sollicitation constante des enfants envers le parent qui doit trouver au plus vite un nouvel emploi. Il n’y a donc pas de temps à perdre pour le parent en question qui doit reprendre au plus vite son rôle de « travailleur ». La sollicitation tend vers une « reconstruction » du binôme « parent-travail ». Le parent « doit » en quelques sortes continuer à travailler pour maintenir son binôme actif. Souvent, la formule la plus adaptée est la suivante : « j’ai perdu mon travail ». Cette dernière est connue de tous parce qu’elle dit tout, sans avoir besoin de s’arrêter sur la typologie de travail ni sur tous les détails qui caractérisent un certain type d’emploi. Lorsqu’on « perd » son travail, les détails, les subtilités, les fils les plus fragiles et cachés cessent d’accompagner la formule car cette dernière est générale est plutôt claire, qui tend  à déstructurer un rapport. On perd son travail de la même façon qu’on perd les clés de chez-soi, ou un objet lié à un souvenir qui nous est cher. On a  perdu le droit de rester à l’intérieur du binôme qui nous permettait de continuer à transformer la compréhension et notre affirmation ainsi que celle de nos enfants.

Recherche et attente

Dans ce cas il n’y a plus de créateurs mais seulement des parents qui perdent leur emploi et des enfants qui par-donnent la raison, et une telle perte sera l’occasion d’élaborer un don inattendu : celui du soutien sincère qui se manifeste par l’acceptation du parent par l’enfant. La perte de travail du parent implique-elle un par-don de la part de l’enfant ? Et est-ce qu’une telle perte rompt-elle vraiment le binôme « parent-travail », et déplace-elle le parent à l’intérieur d’un nouveau binôme « parent-attente » ?

Le moment qui marque particulièrement les enfants n’est pas tellement la perte du travail de son père ou de sa mère, ni la destruction du binôme et  la rencontre étonnement simple avec le parents qui ne travaille plus, qui n’est plus créateur, qui n’est plus le soutien sûr;  mais c’est la rencontre avec la présence de la personne qui sans son travail est « en attente et à la recherche ».

Les années passent, le parent ne retrouve pas un nouvel emploi et l’enfant, qui a entre–temps fini ses études, cherche un travail avec son père ou sa mère au chômage. Ils se trouvent désormais tous les dans une « recherche et attente » partagée ; celle d’une source de relation. Le parent n’est plus parent et l’enfant n’est plus enfant, l’illusion de la création et du créateur disparaît, ils sont tous les deux des adultes, deux êtres sous le même toit qui ne cherchent plus à s’attribuer un rôle.

En cas de travail perdu, le parent et l’enfant devront apprendre à affronter l’expérience du chômage avec courage et faire preuve de disponibilité envers les aléas de la vie qui n’a jamais été « licenciée » et poursuit toujours son cours malgré la perte de travail. L’âge du parent rencontrera l’âge de son enfant et avec ces deux « âges » différents on obtient la somme de deux existences qui feront de la « perte » d’emploi une rencontre capable de mettre en contact la perte et le pardon, c’est un rapport fait de continuité et de dialogue : la première vraie rencontre en absence du « Dieu du Travail » : La rupture du binôme « parent-travail » démontre ainsi  ce que mentionnait Hannah Arendt dans Vie Active : le travail ne laisse rien derrière lui, hormis un quelque chose que les personnes devront être en mesure de recueillir de ce rien qui est désormais derrière elles.

VIdeo Credits: UNNATURALCAUSES/youtube ; Community News Commons/youtube