Le choc des générations

Article publié le 3 novembre 2003
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Article publié le 3 novembre 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La réforme italienne des retraites pourrait devenir un modèle pour tous les pays européens. A condition que les intérêts des jeunes soient pris en considération.

L’idée d’un « Maastricht des retraites » a été renvoyée à une date indéterminée. Le dernier Conseil européen de Bruxelles du 17 octobre 2003 a en effet réaffirmé la volonté de chaque Etat d’agir individuellement en matière de retraite, même si une porte reste ouverte pour le futur dans les conclusions du sommet avec la volonté de « de coordonner la protection sociale entre Etats européens ».

Le « Baby Boom » au pouvoir

Il est maintenant acquis que tous les Etats de l’Union européenne se trouvent face au problème du financement des retraites à cause du vieillissement progressif de la population, problème qui deviendra plus conséquent lorsque les travailleurs nés dans les années 60 dans la période appelée « baby boom » auront l’âge de la retraite. Les pays européens, en soutenant les actuels régimes de retraites, risquent dans le futur de mettre en péril leurs budgets et, au niveau européen, le pacte de stabilité et de croissance économique, comme l’a plusieurs fois déclaré le commissaire européen aux affaires économiques Pedro Solbes.

Dans une Europe qui présente un marché intérieur, une union économique et monétaire et une stratégie de l’emploi qui tend à être partagée, une coopération plus étroite dans le domaine de la protection sociale serait également souhaitable.

La réalité des faits met cependant en évidence que les Etats européens ne sont pas disposés à mettre en commun leurs systèmes de prévoyances. Du reste chaque pays présente des systèmes de retraite qui proviennent de traditions bien enracinées en matière de protection sociale.

Et l’Italie propose les primes

Le projet de réforme du système de retraite proposé par le gouvernement italien a pour but d’augmenter le temps passé sur le marché du travail des travailleurs les plus âgés, de façon à économiser sur les sorties pour la prévoyance. Selon le Ministre Trémonti en effet, si on continuait avec le régime de retraite actuel fixé par la réforme de 1995, durant la période de 2008 à 2033, la dépense pour les retraites ne serait plus supportable pour le budget étatique. La formule en projet propose de repousser de 5 ans l’âge du départ à la retraite. On passerait ainsi de 35 ans à 40 ans de cotisations pour partir à la retraite; dans ce cas un travailleur devra atteindre 65 ans afin d’obtenir le « fruit » mérité, au lieu de 57 ans précédemment. Cette règle deviendrait obligatoire seulement au 1er janvier 2008, mais jusqu’à cette date le gouvernement espère convaincre les travailleurs de ne pas abandonner leur activité grâce à une incitation appelée « exonération contributive ». Celui qui a atteint les 35 ans de cotisation peut bénéficier de la réstitution des cotisations qui seraient à sa charge et à la charge de l’employeur, une somme égale à 32,7% de la rémunération brute.

A première vue, l’idée des primes peut être considérée comme efficace puisqu’elle comporterait une considérable augmentation du salaire des travailleurs à qui il conviendrait de repousser de quelques années le départ à la retraite. Mais ce ne sera pas suffisant. En effet si on fait une analyse « coûts-bénéfices » sociaux de la réforme, on peur y relever quelques éléments critiquables.

Avant tout il est important de se rappeler que n’importe quelle révision du système des retraites provoque inévitablement une ruée en masse des travailleurs vers la retraite ; depuis plusieurs années en effet, dans toute l’Europe, n’importe quelle révision du système de prévoyance sociale tend à un plafonnement des prix qui va évidemment contre les intérêts des travailleurs proches de la retraite.

Attention à la « marche »

La proposition du gouvernement italien se heurte ensuite aux intérêts des nouvelles générations. Il est vrai qu’en effet les salaires des travailleurs les plus âgés sont plus hauts que ceux des plus jeunes, ce qui est compréhensible par exemple quand les entreprises doivent motiver certains travailleurs de la cinquantaine qui n’ont, pour des raisons d’âge, plus d’aspiration de carrière. Dans ces cas on augmente le salaire jusqu’à la retraite. Mais si on élève tout d’un coup de cinq ans le temps de présence en activité des travailleurs, l’entreprise devra elle même supporter des pertes considérables dues au paiement de salaires plus élevés, cela comportera une augmentation du coût du travail pour les entreprises et, par conséquent, quand le coût du travail augmente, la demande de travail diminue. Cela pénalisera les jeunes « impatients » d’entrer dans le monde du travail.

Mais pas seulement. Le monde du travail est toujours plus flexible, ou, si on veut, plus précaire. Il est probablement que les 40 années de cotisation seront pour nous, jeunes, un objectif impossible à atteindre. L’autre élément critiquable de la réforme est le seuil de 2008 comme fossé entre générations (voir lien à droite). Une augmentation des années de cotisation à partir de 2008 n’est pas une mesure équitable et crée une différence entre les générations, entre celui qui pourra choisir de partir en retraite avec 35 ans de cotisation ou bien continuer à travailler, et celui qui, par contre, sera forcé d’attendre jusqu’à 40 ans de cotisation. Le « prix de la marche » de 2008 est évidemment un prix politique.

Ce qui se comprend très bien parce que Monsieur Berlusconi et son gouvernement ont choisi une date aussi lointaine pour faire démarrer la réforme, ayant ainsi rendu emphatique l’absolue nécessité d’intervenir sur le système de retraite (allant jusqu’à parler d’une seule voie à la télévision) et parce qu’on insiste beaucoup sur une implication européenne. Le but évident est d’éviter un choc des générations qui se présentera de toute façon dans le futur. Une réforme plus progressive, qui serait partie plus tôt, aurait été indubitablement plus juste et avantageuse vu que chaque année de report entraîne des coûts élevés pour les finances publiques : le courage manque peut-être.

La réforme des retraites présente donc des zones d’ombre. A ceci, il faut ajouter que tout n’est pas quand même à jeter au panier. Les «primes » pour rester dans le monde du travail sont indubitablement une caractéristique appréciable qui pourrait être aussi prise en considération par d’autres pays européens qui doivent prendre en comptes une population de plus en plus vieille et un système social de moins ne moins supportable.

Notons cependant la dérobade de l’Union européenne en matière de prévoyance sociale. Le monde du travail, et par extension le système même de prévoyance étroitement lié à lui, devrait être harmonisé à un niveau européen.