Le Brexit vu de Bulgarie : l'ironie du sort

Article publié le 22 juin 2016
Article publié le 22 juin 2016

[OPINION] Dix ans après l’entrée de la Bulgarie dans l’Union européenne, peu de choses semblent avoir évolué. Les prix ne cessent d’augmenter, les salaires font du surplace, et il n’y a guère d’amélioration en ce qui concerne la qualité de vie. Pourtant, même le plus pauvre des pays de l’UE demande au Royaume-Uni de rester. Finiront-ils par prendre leurs responsabilités ?

Cela fait presque 10 ans que la Bulgarie a rejoint l’Union européenne. Cependant, peu de choses ont changé depuis : les prix ne cessent d’augmenter - récemment, la municipalité de Sofia a presque doublé le prix du ticket de transport - alors que salaires et retraites peinent à décoller. D’après le NSI (Institut national de la statistique de Bulgarie, ndlr), le salaire moyen dans la capitale est de 660 euros, et atteint tout juste les 330 euros dans la région la plus pauvre. De nombreux Bulgares sont déçus et se sentent trahis.

Rejoindre l’UE était leur dernier espoir : ils rêvaient d’un certain changement, de progrès et d’une meilleure qualité de vie. Au lieu de cela, outre certains grands projets d’infrastructures, les Bulgares vous diront qu’ils ne croient plus au rêve européen, à cette UE censée transformer leur pays en une nation prospère. Tout du moins pas de sitôt.  

Lorsque la crise frappe l’Europe en 2008, les choses ne font qu’empirer. De plus en plus de Bulgares choisissent de vivre, travailler, ou étudier à l’étranger, avec l’espoir que la vie soit plus facile dans l’ouest du continent. Ce n’est pas l’idéal, nombre d’entre eux auraient préféré rester chez eux, mais tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir, n’est-ce pas ?

Contrairement à la conviction populaire selon laquelle la majorité des Européens de l'est viennent en Europe de l’ouest seulement pour profiter des systèmes de sécurité sociale, la motivation principale reste l’emploi et des salaires plus élevés. D’après le Bureau de la statistique nationale du Royaume-Uni, 87 % des Bulgares et des Roumains ayant immigré au Royaume-Uni en 2014 l’ont fait pour des raisons professionnelles. Et environ deux tiers d’entre eux ont débarqué avec une idée précise du travail qu’ils exerceraient.

La plupart de mes amis, et des amis de mes amis, ont choisi d’entamer une nouvelle vie au Royaume-Uni avec plus de 60 000 autres Bulgares. Même si le pays ne les a pas vraiment accueillis à bras ouverts ni avec grand enthousiasme. Cela fait seulement deux ans que Londres a levé les restrictions discriminatoires à l’emploi, qui limitaient les types d’emploi que les citoyens de l’UE-2 (Bulgares et Roumains) pouvaient exercer, mais ça n’a pas empêché un de mes collègues qui, il y a de ça quelques années, et après avoir travaillé dans un magazine politique populaire, a changé de carrière pour devenir boucher en Angleterre. Maintenant, les perspectives d’un Brexit ajoutent une pression supplémentaire sur tous ceux qui ont déjà fait compromis sur compromis, simplement pour mener une vie décente. 

La décision britannique de quitter l’UE pourrait porter atteinte aux droits et conditions des Bulgares et Roumains qui souhaitent travailler dans le pays à l’avenir. Et cela porterait un grand coup à l’économie des pays des Balkans.

Mais Sofia est confrontée à un risque encore plus grand, étant donné que les émigrants sont les plus grands investisseurs du pays depuis ces dernières années. En 2013, ils ont investi pas moins d’1,7 milliard d’euros dans l’économie bulgare, contre 1,2 milliard d’investissements directs à l’étranger. Autre entrave majeure : les étudiants bulgares ayant prévu d’étudier au Royaume-Uni devraient payer l’intégralité des frais de scolarité, et ce sans possibilité de prêts.

Quant à ceux qui se sont déjà installées là-bas, un de mes amis qui vit à Londres depuis près de 10 ans m’a confié qu’il n’avait compris que récemment la réalité de la menace du Brexit (ou de la « folie » comme il l’appelle) : incertitude économique, sécurité de l’emploi… la liste est longue ! 

Il n’est alors pas surprenant que la Bulgarie ait plus à gagner si le Royaume-Uni continue de faire partie du marché unique, avec la liberté de circulation que cela implique. De plus, un rapport de recherche récent du Chattam House (équivalent britannique du Conseil des relations étrangères américain, ndlr) soutient que le Royaume-Uni bénéficie d’une croissance économique plus élevée et d’un taux de chômage plus faible que la plupart des grandes puissances économiques. Il attire plus d’investissements directs à l’étranger que n’importe quel autre pays de l’UE, et se classe parmi les plus propices aux affaires au sein du monde développé.

Le Royaume-Uni s’inflige ses propres faiblesses économiques, telle que la faible croissance de sa productivité. Au final, le plus pauvre des États membres, qui ne tire pas autant profit de l’UE qu’escompté, et dont les citoyens sont plus que disposés à émigrer, est celui qui demande à l’une des économies les plus prospères - grâce à l’Union elle-même - de ne pas la quitter. Il y a là une certaine ironie, vous ne trouvez pas ? 

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Cet article fait partie du projet East Side Stories qui a vocation à déconstruire les clichés décochés contre l'Europe méridionale et donc d'éviter de sombrer dans le côté obscur de la force.