Le Brexit, les Balkans et l'UE : ménage à trois

Article publié le 9 juin 2016
Article publié le 9 juin 2016

Dans les Balkans, de nombreux pays souhaiteraient encore adhérer à l'Union européenne, tandis que le Royaume-Uni pourrait-être sur le point de claquer la porte. Comment la possibilité d'un Brexit est-elle perçue par ceux qui, depuis des années, ne demandent qu'à intégrer l'UE (mais lorgnent entre-temps chez leurs voisins) ? 

« Je peux te dire tout de suite qu'ici personne n'en parle vraiment. » Nedim Hadrovic m'interrompt dès que nous commençons à parler du Brexit. Vu de Sarajevo, les questions européennes sont depuis plus d'une décennie au coeur des réformes économiques et politiques en Bosnie-Herzégovine, mais n'enthousiasment pas plus que ça l'opinion publique. 

À l'approche du référendum du 23 juin sur l'éventuelle sortie du Royaume-Uni de l'UE, il y a ceux qui, comme la Bosnie-Herzégovine, demandent encore de pouvoir faire partie de l'Union. En février 2016, le paysa officiellement présenté sa candidature, son objectif étant d'obtenir le statut de pays candidat d'ici la fin de 2017.

Balkanisation des intentions 

Nedim Hadrovic est un jeune journaliste freelance de 25 ans. Il est retourné à Sarajevo après avoir grandi entre l'Allemagne, le Moyen-Orient et l'Asie. Il soutient qu'une majeure partie des réformes prioritaires pour son pays est une conséquence de cette volonté de devenir membre de l'UE. « Sur le plan économique, il existe encore de grandes disparités entre les États qui aspirent à rejoindre l'Union européenne, mais chaque débat parlementaire est généralement favorable à une modification de la législation nationale pour répondre aux règles communautaires », conclut Nedim.

Comme pour contrebalancer cette vague européiste, la Bosnie-Herzégovine reste un pays paralysé par un système politico-administratif complexe et stratifié. Ce dispositif est basé sur le nationalisme et les quotas ethniques, tel qu'il est inscrit dans l'accord de Dayton conclu en 1995 (signé le 14 décembre 1995 pour mettre fin aux combats interethniques en Bosnie-Herzégovine, ndlr). « La politique étrangère bosniaque respecte une certaine neutralité en raison des conflits d'intérêts internes. La caste politique discute rarement du Brexit, surtout maintenant avec les élections locales en toile de fond », nous explique Rašid Krupalija, rédacteur du Bosnia Daily. Même le recensement effectué en 2013 se transforme en parcours d'obstacles : les résultats ne sont pas encore publiés à cause de « divergences méthodologiques » avec Eurostat.

En Macédoine, à cinq cents kilomètres plus au sud, au carrefour de la fameuse « Route des Balkans » parcourue par les migrants, on s'interesse peu au fait que le Royaume-Uni veuille claquer la porte de l'Europe.  « Les mass-médias macédoniens en parlent mais ne consacrent pas trop d'intérêt à ce sujet. Ils en discutent peut-être un peu plus sur Internet ou à la télévision », nous raconte Dragi Pavlovski, 27 ans, coordinateur financier dans le secteur des ONG.

La Macédoine veut aussi faire partie de l'Europe. Elle a déjà acquis le statut de pays candidat en 2005, mais son adhésion est bloquée par le veto grec suite à un différent sur le nom officiel de l'ex-république yougoslave. « Plus le temps passe, plus l'euro-scepticisme grandit aussi ici étant donné que les négociations avec l’UE sont en cours depuis plus de 10 ans et que rien n'a encore progressé », se plaint Dragi. L’instabilité politique, les récentes manifestations contre le gouvernement et la corruption ne font rien d'autre qu'alimenter la méfiance « vis-à-vis de l'Occident en général », poursuit-il. « Il semble que la perception est en train de changer et que nous nous rapprochons de plus en plus de la Russie» L'adhésion au projet du gazoduc russe Tuskish Stream conclu l'année dernière (ensuite bloqué par les tensions entre Moscou et Ankara), témoigne cependant de ce rapprochement, même si, avec une analyse plus approfondie, nous pourrions parler de simple realpolitik de la part de Skopje.

Entrer dans une Europe en morceaux ?

« À mon avis, il serait stupide que les Britanniques votent en faveur du Brexit. Ce serait un désastre pour l'unité de l'Europe, jette Dragi. Mais ils sont les seuls à savoir ce qui est mieux pour leur pays. » Nedim nous explique ses raisons plus en détail : « Le problème n'est pas le Brexit en lui-même, mais la menace potentielle d'un risque d'effondrement de l’UE », envoie notre jeune bosniaque. « Derrière le Brexit, nous trouvons certainement de nobles sentiments ou une certaine logique, mais ceci alimente la colère et les déclarations des conservateurs ainsi que des anti-européens. À cause d'eux, l'Union européenne devient un "ennemi commun", une perception émergeant des frustations et du déclin économique du Vieux Continent mais aussi de la crise des réfugiés ». « Les Bosniaques ont toujours fait preuve d'ironie, commente RašidNous disons que lorsque nous arriverons à faire partie de l'Europe, celle-ci sera déjà en morceaux. Jusqu'à présent, nous faisions allusion aux progès insuffisants de la Bosnie, mais aujourd'hui, l'Union européenne s'y met aussi. » 

Nenad Stojanović, né en 1976 à Sarajevo et aujourd'hui politologue à l'Université de Lucerne pense aussi « qu'il ne fait aucun doute qu'un éventuel Brexit serait un coup dur pour l'idée même de l'intégration européenne ». Outre le renforcement des euro-sceptiques dans les Balkans, il est à craindre que le Brexit puisse affaiblir les mêmes perspectives d'ahésion des outsider balkaniques. De la Suisse – où Stojanović s'est installé en 1992 et a été député de 2007 à 2013 – le professeur retient l'hypothèse d'un lien inédit. « La création d'un ensemble de pays hors UE, mais qui lui sont structurellement (et économiquement, ndlr) liés, pourrait être une solution intéressante pour la Grande-Bretagne, la Suisse, la Turquie ou la Norvège », affirme t-il. « À ce moment là, certains dirigeants européens pourraient être tentés d'inclure aussi dans ce cercle les pays des Balkans qui, aujourd'hui n'en sont pas membres. » Mais si le « modèle suisse » de relations bilatérales avec l'Union européenne « pourrait être étendu à d'autres pays économiquement forts ». D'un autre côté, pour la Bosnie, la Macédoine et leurs voisins, une « telle solution serait moins avantageuse qu'une véritable adhésion ». 

En conclusion, les Balkans occidentaux se sentent-ils plus près ou plus loin de l'Europe ? « "Loin de quoi ?", pourrait-on se demander. Franchement, difficile de le savoir. En 1990, la Fédération yougoslave se trouvait à un pas de l'adhésion à la Communauté économique européenne, bien en avance par rapport à la Pologne et à la Hongrie », affirme Stojanović. « La CEE a commis une erreur historique en n'offrant pas immédiatement cette perspective. Aujourd'hui, les citoyens des différents pays de l'ex-Yougoslavie n'ont pas d'autres expectatives – politiques et économiques – que d'adhérer à l'UE en admettant que celle-ci veuille bien d'eux. »

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Il nous a été officiellement interdit de citer les Clash, mais la question rappelle bel et bien cette fameuse chanson. Le 23 juin prochain, les citoyens britanniques se rendront aux urnes pour décider, ou pas, du maintien du Royaume-Uni dans l'UE. Huge. Tant et si bien qu’on a 2 ou 3 choses à dire sur le sujet... Retrouvez notre dossier très costaud sur la question du Brexit.