Le bouillonnement du marché de l’énergie

Article publié le 17 décembre 2013
Article publié le 17 décembre 2013

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le marché de l’énergie va devoir faire sa mutation : c’est inéluctable. Et dans le modèle qui se dessine, on sait depuis longtemps que les énergies renouvelables prendront une place de plus en plus importante dans le mix énergétique. Un changement de paradigme prévisible qui fait bouillonner le (trop ?) petit milieu des acteurs de l’énergie…

Un modèle énergétique en mutation

A l’heure actuelle, les énergies non renouvelables - fossiles et nucléaire - représentent la très grande majorité de la consommation d’énergie finale dans le monde. Or leur exploitation est fortement émettrice de CO², et dans le cas du nucléaire, le coût réel global et l’épineuse question de la sécurité posent de vrais problèmes économiques et éthiques.

En France, où le nucléaire se taille la part du lion (75% du mix énergétique), on annonce depuis longtemps que l’effort devra résolument être mis sur les énergies renouvelables. Et pour cause : il s’agit d’assurer l’indépendance énergétique du pays (les énergies fossiles importées se raréfient, et leur prix est fluctuent) mais aussi de lutter contre le changement climatique en limitant les émissions de gaz à effet de serre, et de créer une nouvelle filière, bonne pour l’économie et l’emploi. Depuis le Grenelle de l’environnement, on sait de façon formelle que les énergies renouvelables vont se développer. L’objectif de 23% d’énergies renouvelables dans la consommation finale à horizon 2020 a été annoncé, et plusieurs plans de développement et d’action pour soutenir la filière ont été publiés. Fraîchement élu, François Hollande confirme son objectif de faire passer la part du nucléaire en France de 75 à 50%.  Il lance dans la foulée un débat sur la transition énergétique, destiné à préparer la future loi sur la transition énergétique attendue en 2014. Au programme : le retour de la taxe carbone, l’accent sur la rénovation énergétique et la réduction de 30% de la consommation d’énergies fossiles en 2030. Pendant que le débat fait rage (avec toutes les peines du monde pour faire émerger un consensus…), les acteurs de l’énergie, eux, se préparent déjà à mettre en place leur futur marché.

Un marché à tendance oligopolistique…

Historiquement, le marché de l’énergie est très concentré. On compte quelques rares géants, en tête desquels figurent EDF et GDF Suez. Et la libéralisation du marché n’a pas vraiment changé la donne.

Les énergies renouvelables et le lot d’innovations qu’elles induisent ont pourtant fait naître de nombreuses PME sur ce créneau porteur. Mais le contexte économique et réglementaire, au lieu de les soutenir, a plutôt tendance à les fragiliser… En effet, leur taille et leurs capacités d’investissement plus limitées ne leur permettent pas d’accéder aux gros appels d’offre (1), tandis que les évolutions législatives, qui vont se contenter d’ébranler légèrement les grands énergéticiens, vont faire plonger les PME, par nature moins solides. C’est ainsi que le moratoire sur les tarifs du photovoltaïque a provoqué une hécatombe dans les PME du solaire, incapables de survivre à ces modifications de tarifs intempestives. Et en août dernier, c’est encore une PME, Solarezo, qui est placée en liquidation judiciaire faute de trésorerie -  et malgré un carnet de commande prometteur. « Notre constat est simple », déclare Pascal Martin, le dirigeant d’Armorgreen, PME bretonne spécialisée dans les énergies renouvelables, « le marché de l'énergie se partage en trois: une Ligue 1, avec les nationaux, une Ligue 2, avec des groupes comme Poweo, et la CFA2, avec nous. ». Les stratégies des grands groupes ne sont pas étrangères non plus à cet état de fait.

Des politiques de croissance qui étouffent la diversité

Les géants de l’énergie préparent depuis longtemps, c’est bien normal, la révolution du renouvelable. Avec succès semble-t-il, puisqu’à ce jour, GDF Suez affirme être le premier producteur d’énergies renouvelables en France, et l’autre géant du secteur est… EDF ENR, la filiale d’EDF consacrée aux renouvelables. Les deux groupes sont parvenus, par une intense politique de croissance externe, à devenir, aussi, des géants du renouvelable. Mais ils ne peuvent pour cela se passer des capacités d’innovation et du savoir-faire des PME qui œuvrent dans le domaine. Parfois, cela se passe sous forme d’actions de soutien et de partenariats vis-à-vis des PME. EDF par exemple organise un « concours énergie intelligente » (2), réservé aux PME indépendantes, destiné à soutenir les entreprises porteuses d’innovation dans le domaine de l’efficacité énergétique.  Mais le plus souvent, c’est par le biais de prises de participation, voire d’absorptions complètes, que les grosses entreprises acquièrent des compétences dans ces secteurs.

GDF Suez a ainsi mené une politique active de prise de participations dans des PME du solaire et de l’éolien. Mais pas toujours pour le bonheur de ces dernières… Les cas d’Energia et de la Compagnie du Vent ont d’ailleurs fait la une de l’actualité, ces deux PME ayant été « dissoutes » dans une politique de groupe qui les a grandement affaiblies. Quand La Compagnie du Vent, société pionnière de l’éolien en France, a vu GDF Suez prendre une participation majoritaire dans son capital, elle était en très bonne santé, employait 160 personnes et était bien positionnée sur plusieurs marchés en cours et à venir (notamment celui de l’éolien offshore). Quelques années plus tard, les décisions de GDF Suez, via ses dirigeants Gérard Mestrallet et Jean-François Cyrelli, de la mettre en concurrence avec une autre de ses filiales (dans un appel d’offre au Maroc), puis de l’écarter de l’appel d’offre pour le projet d’éolien offshore du Tréport pour lequel elle s’était déjà beaucoup investie – non sans avoir récupéré les études préparatoires - l’ont mise en grande difficulté. De nombreux emplois sont aujourd’hui menacés. Ce type d’acquisition, destinée à récupérer des savoir-faire et des brevets n’aide pas à la pluralité sur le marché… Et GDF Suez dispose encore « d’importantes capacités d’acquisition », d’après une étude parue en novembre 2012 sur « Les stratégies des énergéticiens européens ». Or installer un oligopole sur un marché aussi stratégique que celui de l’énergie n’est-il pas un vrai danger, tant pour l’industrie que pour l’innovation, et au final pour les consommateurs ?

Quelle volonté politique pour le futur marché de l’énergie ?

Plusieurs acteurs tentent de réagir pour déverrouiller le marché de l’énergie. Certaines PME s’associent pour parvenir à peser face aux grands groupes, comme ce fut le cas en Bretagne avec trois PME qui se sont réunies dans le GIE Ouest Energies Nouvelles. D’autres dénoncent les monopoles devant la justice : EDF est en ce moment assigné pour abus de position dominante dans le solaire par le liquidateur judiciaire de la société Evasol. D’autres encore proposent que le législateur se penche sur la question, en protégeant les intérêts des petites sociétés face aux grands groupes qui les absorbent. En tout état de cause, les pouvoirs publics devront tôt ou tard se prononcer sur le bien-fondé, ou non, de cet oligopole qui se perpétue. La future loi sur la transition énergétique en est l’occasion idéale.  

(1) Cette situation est pointée du doigt dans une question parlementaire récemment publiée dans le JO Sénat, et dont la réponse est en attente : http ://www.senat.fr/questions/base/2013/qSEQ130606968.html

(2) http://concours-energie-intelligente.edf.com/presentation/pourquoi-ce-concours-y-200641.html