Le bar masochiste ukrainien ? Une expérience coup de fouet

Article publié le 27 novembre 2013
Article publié le 27 novembre 2013

Je suis allé dans un bar de Lviv, en Ukraine. Un endroit où la mémoire du père du masochisme, Léopold von Sacher-Masoch, est toujours vive. A la recherche de nouvelles expériences, je me suis fait fouetter par une serveuse corpulente. Et quelquefois, la curiosité culturelle prend des formes surprenantes. 

Pour beaucoup, l’Ukraine est un pays schizophrène. On y parle deux langues – l’ukrainien et le russe – et deux influences géopolitiques – orientées vers l’UE et la Russie -  aux idéologies diamétralement opposées s’y affrontent. Oui, la dualité y est proéminente. Perso, j’étais uniquement familier des régions russophones du sud-est du pays – la Crimée, Odessa, et la capitale Kiev. En explorant Lviv dans l’ouest de l’Ukraine, je ne découvrais pas uniquement une langue étrangère, mais tout un monde qui m’était inconnu : un carnaval d’érotisme musclé et de contes de fées chimériques.

En passant d’Odessa à Lviv, la langue russe laisse place à l’ukrainien, les flèches gothiques longilignes remplacent l’opulence des dômes orthodoxes. La beauté médiévale de Lviv est restée intacte, comparé au vandalisme occidental qu’ont essuyé d’autres régions d’Europe de l’est. Les rues pavées, les paysages de tours escarpées donnent tout son charme à la ville. J’avais l’impression d’avoir remonté le temps. Alors que la nuit tombait, je ne savais pas encore à quel point cette ambiance anachronique allait devenir authentique. 

Happy hour chez les maso

Lviv est la ville natale de Léopold von Sacher-Masoch, l’écrivain à qui l’on doit l’appellation de la pratique sexuelle exaltant la douleur et la domination – j’ai nommé, le masochisme. On ne vit qu’une fois, et par respect pour ma propre existence, je mets un point d’honneur à faire l’expérience de toutes les sensations que le monde aurait à m’offrir. D’où ma décision de me diriger vers Lviv pour me faire cravacher.  Pas de surprise, le bar, Masoch, est sombre et miteux. La carte des boissons est reliée avec des lanières de cuir et du duvet violine. Une serveuse imposante est en train flageller un client maigrichon et torse-nu. Il hurle, son dos est couvert de marques violacées, mais il ne lui demande pas d’arrêter. 

Mon ami et moi buvons quelques verres pour calmer nos nerfs et faire monter nos libidos. J’imagine qu’il me sera difficile de prendre mon pied, mais je suis bien déterminé à profiter de l’expérience. Nous faisons part de notre curiosité à la serveuse, et en un claquement de doigts, une mastodonte munie d’un fouet débarque devant notre table et nous fixe avec de gros yeux noirs qui en disent long. Elle aligne deux chaises. « A genou ! », nous ordonne-t-elle. C’est comme si nous avions laissé notre libre arbitre aux vestiaires. Nous obéissons. « Agrippez-vous à la chaise devant vous », crie-t-elle en soulevant nos tee-shirts sur nos têtes pour accéder à la peau douce et immaculée de nos échines.

Fouettés jusqu’au septième ciel

Dans son livre La Venus à la Fourrure (1870), Masoch décrit les relations sexuelles selon sa sensibilité : « celui qui ne sera pas en position de domination ne tardera pas à sentir le pied de l’autre sur son cou ». J’ai rarement visualisé les rapports de force pendant l’ébat sexuel de façon aussi graphique. En réalité, même dans le cadre professionnel je n’ai jamais constaté de rapport de force. Pour moi, les relations sexuelles n’étaient qu’union et égalité – un échange mutuel de plaisir, éventuellement d’émotions. Point.

Les deux premières flagellations nous font crier de douleur. Nous essayons de nous redresser mais, de son grognement féroce, la serveuse toute de cuir vêtue nous somme de nous pencher. J’envisage brièvement de me rebeller. Après tout, rien ne m’oblige à rester à genoux sur ce sol crasseux en me faisant fouetter par une grosse brune. Pourtant, je reprends vite mes esprits. Mes atomes, ses atomes et les atomes du fouet sont en mouvement perpétuel depuis que le monde est monde, et aucun de nous ne peut s’imaginer ailleurs à ce moment précis. J’agrippe donc la chaise en baissant la tête.

Les coups de fouets suivants me font traverser les frontières de la douleur et pénétrer dans un autre monde. Le frottement du fouet devient tellement excitant que je ne suis plus le même. Plus jamais je ne considérerais les femmes comme mes alter-ego. Désormais, elles seront toujours de potentiels bourreaux déclencheurs de tremblements de peur et d’enivrement. L’excitation d’être totalement dominé par une brune est la meilleure sensation que je n’ai jamais ressentie. Ça a changé ma vie.

Je déconne. Mais j’aurais aimé que ça soit vrai. J’aime à penser que voyager et essayer des choses nouvelles puisse faire évoluer mes perspectives, mais heureusement je n’ai pas découvert ma vraie nature dans ce bar masochiste. Heureusement pour mon corps, mon cerveau n’a pas été secoué par l’expérience. Je n’ai rien appris, l’occasion m’a juste permis de confirmer ma première opinion : je n’aime pas souffrir. Mais je continuerai d’essayer. Je continuerai de me mettre dans toutes les situations saugrenues et humiliantes qui se présenteront car c’est probablement le mieux à faire pour rester frappé par le monde qui nous entoure.