L’Autriche sauce latine

Article publié le 6 juin 2006
Article publié le 6 juin 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

A Vienne, la communauté latino est très présente. Adaptation, coutumes, le dépaysement dans ce petit pays des Alpes est parfois total.

Quelques heures à peine avant l’ouverture du IVème Sommet UE-Amérique latine en mai dernier dans la capitale autrichienne, un groupe cubain se produisait dans un petit bar de Vienne. Dans l’assistance, de nombreuses Latino-américaines étaient là pour enflammer l’ambiance. Les Autrichiens venus assister au concert semblaient ravis et reprenaient en chœur toutes les chansons. Un festival de cinéma latino-américain a en outre eu lieu en avril et la manifestation artistique « Onda Latina » (‘Vague latine’) a vu les musiciens du Buena Vista Social Club faire vibrer la scène viennoise. « Quand je suis arrivée il y a quatre ans, on n’entendait pas de musique en espagnol. Maintenant, tu allumes la radio autrichienne et tu peux entendre Juanes ou Shakira... », raconte Elizabeth Caballero, une Cubaine qui a entrainé toute sa bande d’amies au concert.

D’après le dernier recensement de 2001, plus de 6 600 Latino-américains vivent en Autriche. Les chiffres ont augmenté ces dernières années, surtout au vu de l’immigration illégale, qui n’apparaît dans aucune statistique. Néanmoins, la proportion d’immigrants en provenance d’Amérique latine reste assez faible (1% du total des immigrés).

Choisir l’Autriche ?

Les raisons qui poussent les Latino-américains à s’installer sur le territoire autrichien sont très diverses et relèvent davantage des circonstances que d’un choix prémédité. Elizabeth a rencontré celui qui est devenu son mari à Cuba puis est venue vivre à Vienne avec lui. « Il y a beaucoup de femmes qui vivent ici parce qu’elles se sont mariées avec des Autrichiens », confirme Ronja Vogl, une assistante sociale de l’association LEFÖ qui vient en aide aux femmes immigrantes d’Amérique latine. « Ces personnes viennent aussi pour étudier, parce qu’elles ont déjà de la famille ici ou en tant que filles au pair », précise-t-elle.

C’est le cas de Johanna Abanto, fraîchement arrivée de Lima il y a six mois. Une de ses amies avait déjà travaillé à Vienne comme jeune fille au pair et l’a motivée à tenter l’aventure. Alors même qu’elle était mariée et qu’un départ impliquait de laisser son mari au Pérou, sa décision a été vite prise. «  Ce genre d’opportunités ne se présente pas tous les jours, et ici je gagne beaucoup plus que ce que je gagnais au Pérou », souligne t-elle. Ce choix ne l’empêche pas de regretter certaines choses. « Qui ne voudrait pas être avec sa famille ? », se demande-t-elle. La gastronomie de son pays natal lui manque également. Johanna reconnaît qu’à Vienne elle privilégie des mets typiquement péruviens qu’elle n’avait jamais goûtés sur place, par pure nostalgie. Excepté le fait qu’elle ne peut pas y déguster de « ceviche » [plat à base de poissons ou de fruits de mer crus coupés en petits morceaux et marinés dans du jus de citron ou d’orange aigre, avec des oignons hachés, du sel et des épices], Johanna se plaît beaucoup à Vienne : « J’adore cet endroit, la culture et les gens. Je voudrais de toute façon rester en Europe », pointe t-elle.

Problèmes d’intégration

Pourtant, l’adaptation n’est pas systématiquement évidente. « Les problèmes auxquels ces immigrants latino-américains sont confrontés sont nombreux », explique Ronja Vogl. Le plus flagrant concerne la langue, mais il existe également de nombreuses complications administratives : « le Latino-américain qui veut s’installer légalement en Autriche dépendra toujours de quelqu’un : un(e) époux(se) ou un employeur ».

Cinthia Ferrufino, originaire de Bolivie, n’a pas eu de difficultés pour venir en Autriche. Ses grands-parents sont allemands et elle-même détient un passeport allemand. Si elle est arrivée il y a onze ans, alors qu’elle avait seulement 17 ans, elle n’a désormais plus qu’une idée en tête : retourner en Bolivie. « Les Autrichiens disent vouloir que tu t’intègres, mais ils ne t’ouvrent pas les bonnes portes », commente Cinthia. « Le problème ici n’est pas de trouver un travail, mais de trouver un bon travail ». Serveuse dans un restaurant latino en face de l’emblématique Opéra national de Vienne, Cinthia voulait étudier à l’université mais l’État autrichien n’a pas reconnu son baccalauréat bolivien. « On ne t’offre pas la possibilité de te perfectionner », déplore-t-elle.

« Nos pays connaissent beaucoup de difficultés, économiques notamment, et l’Europe se vend comme la terre des opportunités », ajoute Cinthia. « Ce que les gens ne savent pas, c’est il y a aussi des problèmes comme la pauvreté ou le chômage, qui touchent les Européens eux-mêmes ». Ronja Vogl insiste sur le fait que les Latino-américains ont en général une image idyllique de l’Europe qui s’effondre lorsqu’ils arrivent sur place. Pourtant, «  ils disent préfèrent rester ici parce qu’ils pensent que, malgré tout, ils auront une vie meilleure ».

Attraction latine

Durant la Seconde Guerre Mondiale ou sous la dictature de Franco, de nombreux Européens ont choisi l’Amérique latine comme terre d’exil et nouvelle patrie. Aujourd’hui, la balance migratoire s’est inversée même si de nombreux citoyens des 25 n’hésitent pas à s’installer de l’autre côté de l’Atlantique. C’est le cas de Jiri Binder, professeur à Toluca, au Mexique. Ce Tchèque est tombé amoureux d’une Mexicaine et a tout quitté pour s’installer là-bas il y a trois ans et demi. « Ce que j’apprécie dans la vie mexicaine, c’est qu’elle est plus pétillante, enjouée et fêtarde », fait remarquer Jiri. En matière de travail, Jiri reconnaît que les possibilités offertes aux Européens sont multiples. « Les anglophones, francophones ou germanophones commencent très souvent comme professeurs de langue au Mexique ». La situation pour les Espagnols est encore meilleure parce que, comme l’explique Jiri, « leurs diplômes sont reconnus au Mexique et très souvent on leur accorde davantage de prestige qu’aux diplômes nationaux ».

Reinhard Petz, d’origine autrichienne, est également professeur mais au Guatemala. Il est parti il y a six ans pour travailler à l’Institut Austro Guatémaltèque, mû par « l’envie de connaître une autre culture et d’autres peuples ». Il y a également rencontré certaines difficultés propres à l’adaptation à de nouvelles coutumes, parmi lesquelles« un rythme de vie différent, l’insécurité ou le manque de ponctualité ».

L’Amérique latine serait-elle si différente de l’Europe ? Tout dépend du point de vue. Depuis le Guatemala ou le Mexique, on considère que la région sud-américaine est bien plus influencée par les États-Unis que par l’Europe. Cependant, Antonio Graziano, un Italien qui travaille depuis 15 mois sur un projet de développement en Uruguay, relativise : « il subsiste dans la zone de nombreux aspects européens, des bons et des moins bons : la bureaucratie, l’art du repos, l’amabilité des gens ou la chaleur humaine ».