L'Autriche : l'épicentre de l'espionnage en Europe

Article publié le 24 octobre 2014
Article publié le 24 octobre 2014

Durant la guerre froide, Vienne est devenue le fief des services secrets. Puis, le mur est tombé, les services secrets, eux, sont restés. 25 ans plus tard, on trouve presque toujours autant d'agents sur place. Siegfried Beer, expert des services secrets, nous explique en quoi cela est lié à la mentalité autrichienne et pourquoi Merkel continuera à être sous écoute.

Siegfried Beer est historien et a enseigné l'Histoire contemporaine à l'Université de Graz. Il y a dix ans, il a fondé le « Austrian Center for Intelligence, Propaganda and Security Studies » (ACIPSS), un centre de recherche international, qui jusqu'à aujourd'hui est unique en son genre et n'a pas d'équivalent dans le monde germanophone. ACIPSS est un institut scientifique rattaché à l'Université de Graz, mais a pour but de sensibiliser la société et le grand public. Grâce à un bon plan médiatique ainsi qu'à l'organisation régulière d'évènements, c'est tout un travail d'explication que le Centre a décidé de mener pour faire tomber les fausses images que les citoyens se font des services secrets et du milieu du renseignement.

cafébabel : On entend souvent parler d'histoires d'espionnage à Vienne, rappelant parfois James Bond. Entre 2000 et 3000 personnes seraient impliquées dans des activités d'espionnage. Mais à quel point peut-on se fier à ce genre d'estimations ?

Siegfried Beer : J'ai moi-même donné des estimations plus élevées, parce que tout dépend de la facon de compter. Bien sûr, toutes ces données ne sont pas vérifiables, ce sont des estimations établies en fonction de ce que l'Histoire nous a appris. En Autriche, environ 120 États possède une représentation diplomatique aussi bien auprès de la République qu'auprès de différentes institutions internationales. Je pense même qu´ils sont environ 6000 ou 7000 à travailler, d'une façon ou d'une autre, dans le milieu des services secrets de ces États. Pas forcément à plein-temps, mais avec sérieux. 

cafébabel : Vous partez du principe que les services de renseignement n'ont pas diminué après la fin de la guerre froide. Pourquoi ?

Siegfried Beer : Les activités des services secrets en Autriche n'ont pas diminué, car de par sa politique de neutralité, Vienne est devenue le troisième siège de l'ONU. Des organisations internationales se sont installées ici, et des entreprises sont implantées à Vienne dans le cadre de leurs activités commerciales, tournées vers l'Europe de l'Est. Compte tenu de l'influence de la mondialisation, Vienne n'a jamais perdu en importance. D'ailleurs, de nombreux conflits internationaux sont gérés sur place, comme la crise bosnienne, la crise tchétchène, le conflit kurde, le foyer de crises que représente l'Afghanistan, et maintenant la Syrie. Tout se joue ici.

cafébabel : Comment Vienne est-elle devenue la plaque tournante des services secrets ?

Siegfried Beer : L'occupation du pays après la Seconde Guerre mondiale a produit une situation très spéciale. Elle a duré dix ans et a marqué la ville. Puis Vienne a toujours joué un grand rôle dans le conflit idéologique entre l'Est et l'Ouest. La neutralité a ouvert une nouvelle perspective à l'Autriche, aussi bien sur le plan des affaires étrangères que sur celui de la géopolitique. Nous sommes devenus des roublards. Cette neutralité a permis au petit État que nous étions d'acquérir une nouvelle importance sur la scène internationale. Cette composante historique a d'ailleurs marqué l'évolution de notre commerce.

cafébabel : Une forte activité des services secrets sur le territoire peut-elle avoir des conséquences néfastes sur le pays ? 

Siegfried Beer : Il n'y a pas de conséquences néfastes sur le pays qui soient liés aux activités d'espionnage. Les services secrets, c'est comme les touristes, ils viennent et dépensent de l'argent sur place - ce n'est pas un inconvénient pour l'Autriche.

cafébabel : Les services secrets représenteraient-ils alors une bonne affaire pour l'Autriche ?

Siegfried Beer : C'est un business et il en existe des preuves. Des diplomates américains affirmaient à la fin des années 1940 qu'un quart de la population autrichienne aurait affaire, d'une manière ou d'une autre, aux services secrets. C'était apparemment très facile de recruter des Autrichiens pour le renseignement. On leur proposait toutes sorte de récompenses, pas seulement sous forme d'argent. 

cafébabel : Pourquoi les services secrets se sont établis à Vienne, en particulier durant la guerre froide ?

Siegfried Beer : Vienne était d'une importance stratégique  capitale pendant la guerre froide. C'est ici que les premiers grands transfuges sont apparus. Autrement dit, « des espions retournés », des gens qui travaillaient pour les Russes, et qui ont proposé leurs services aux Américains. Les Américains ont mis des années avant de pouvoir se faire une image du nouvel ennemi soviétique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Américains n'épiaient pas les Soviétiques puisqu'ils étaient alliés. Mais avec la guerre froide, il a fallu compilé tout un stock d'informations sur les dirigeants de l'Union soviétique. Quand la CIA a été créée en 1947, il a aussi fallu qu'elle prenne ses marques sur le terrain. C'est à ce moment-là que Vienne et Salzbourg ont joué un rôle important. 

cafébabel : On parlait souvent de l'Autriche comme d'une passerelle entre l'Est et l'Ouest pendant la guerre froide... 

Siegfried Beer La guerre froide a créé des contraintes pour les deux camps. Bien sûr, au début, il était important pour les Américains que l'Autriche reste dans le camp de l'Ouest. Il fallait réagir face à la menace d'un établissement de l'Armée rouge à l'Est de l'Autriche et pour ce faire, collecter suffisamment d'informations. Après, les puissances occupantes se sont retirées, mais elles ont bien réussi à se frayer des chemins pour introduire de nouveaux personnages dans le circuit. Les deux blocs bénéficiaient chacun d'une expérience significative sur le terrain, qu'ils occupaient depuis dix ans déjà, et ils continuaient de voir en Vienne le site idéal pour collecter des renseignements.

cafébabel : L'activité des services secrets à Vienne s'est-elle transformée ?

Siegfried Beer On pourrait dire que le paysage s'est diversifié. Il y a eu un déplacement, les intérêts nationaux sont désormais davantage compris en termes économiques. Et surtout, il y a une multitude de nouveaux acteurs du secteur privé. Les entreprises embauchent aujourd'hui des spécialistes. Une grande entreprise a besoin de cette expertise, ne serait-ce que pour se protéger. 

cafébabel : Les services secrets sont-ils suffisamment contrôlés dans les pays occidentaux ?

Siegfried Beer : Les Américains sont en avance sur beaucoup de monde. Jusque dans les années 1970, les services secrets n'étaient quasiment soumis à aucun contrôle, puis des scandales ont éclaté et des organes de contrôle ont été mis en place. Aux États-Unis, environ 12 sénateurs et peut-être 40 ou 50 représentants du Congrès savent exactement ce que les services secrets américains font. Néanmoins, au regard des conditions de travail des services américains, on peut imaginer qu'abus et corruption ne sont pas des phénomènes isolés. Les hommes sont ainsi. Il y a un type de la NSA qui craint que sa femme le trompe. Eh bien, on va pouvoir trouver des renseignements. Au sein des démocraties, cela fait 35 ans que des institutions sont créées pour stopper ces abus. En Autriche par exemple, il n'y avait pas de base légale jusque dans les années 1990. Nos services agissaient sur ordre, à la demande d'un ministre ou d'un officier haut placé. Désormais, nous avons une base légale qu'il faut continuer à alimenter.

cafébabel : Les agents secret armés n´existent-ils que dans les scénarios d´Hollywood ou sont-ils une réalité ?

Siegfried Beer : Non, la vision du public reste très hollywoodienne. Il n'y a pas beaucoup d'agents. Aux États-Unis, il  y a 17 services qui sont en charge de la collecte de renseignements. En tout cas, on compte environ 300 000 personnes dans ce domaine, avec un budget annuel qui peut aller de 100 à 150 milliards de dollars. Ce ne sont pas des agents, ce sont majoritairement des personnes qui travaillent pour la CIA et qui y font carrière. En 35 ans, j'ai connu beaucoup de gens comme ça. Ce sont des employés, des fonctionnaires. Des gens comme moi. Ils sont installés dans des bureaux. Dans le QG de la CIA, je me suis senti comme à la fac, un docteur assis à côté d'un autre. Les spécialistes planchent sur des questions spéciales, de 9h à 17h, comme tout le monde. Les agents, en revanche, sont des personnes que l'on embauche pour des projets audacieux et des tâches risquées, très souvent en contrepartie de sommes importantes. Dans le groupe, il peut arriver qu'une personne qui travaille sur des dossiers sensibles soit amenée à porter une arme pour pouvoir se protéger. Mais rien à voir avec ce qu'on nous montre dans les films d'espionnage. Ce sont des fantaisies hollywoodiennes.  

cafébabel : La vision biaisée d'Hollywood, le scandale des écoutes téléphoniques de la NSA...la population a tendance à se méfier des services secrets en ce moment. Une communication transparente sur leurs activités est-elle possible ?

Siegfried Beer : Les plaintes au fil des années ont effectivement contraint les services autrichiens à s'expliquer un peu. Mais, comparé à d'autres États, c'est encore bien peu. Par contre, le chef du BVT (Agence fédérale pour la protection de la Constitution et de lutte contre le terrorisme, ndlr) fait parfois des apparitions sur les plateaux-télé et donne des interviews à la radio. C'est important, car le citoyen est en réalité un partenaire. Si le citoyen est conscient des problèmes, s'il sait comment adopter une certaine vigilance, alors miser sur les relations publiques peut être un apport considérable. Je pense que même dans notre petite Autriche, nos services font du bon travail. En face, les défis deviennent de plus en plus pesants. Dans le contexte des crises actuelles, la menace terroriste va s'accroître. L'Europe n'est pas du tout ce havre de paix que s'imagine l'Autrichien ou l'Européen de base.

cafébabel : Vienne va-t-il rester le grand spot des services secrets ?

Siegfried Beer : Il n'y a pas de retour en arrière possible. Rien ne peut, ni ne va changer. Même l'affaire Snowden ne va pas avoir de conséquences dramatiques, mais plutôt donner lieu à des corrections. Il faut espérer que nous en sortons plus sensibilisés politiquement. Cela dit, Snowden n'a rien apporté de neuf, aucune info qu'on ne pouvait pas déjà lire ailleurs. C'est pour cela que concernant le scandale de la NSA, je ne partage pas l'opinion de la majorité des gens. Non pas parce que je suis particulièrement conservateur, j'appartiens à la génération de 1968 et je suis très libéral. Mais je trouve que l'affaire Snowden est incompréhensible. Ce ne sont que des batailles menées dans l'ombre contre la NSA. Les services de renseignements ne développent pas leur propre politique, mais agissent pour le compte des gouvernements et dans l'intérêt des États-nations. Le développement technologique qu'ont suivi ces services empêche tout retour en arrière. On ne va pas retourner à la machine à écrire par crainte d'être placé sous écoute. Merkel sera toujours sous-écoute, qu'on le veuille ou non - même si actuellement Obama affirme que les États-Unis ne le feront plus. Ce n'est pas vrai. Si l'intérêt national des États-Unis est tel que les Américains ont besoin de connaître les projets de Merkel, alors elle sera de nouveau placée sous écoute. 

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