L’autre cas suspect d’«orbánisation » : Croatie, HDZ et redoux nostalgique

Article publié le 10 mars 2016
Article publié le 10 mars 2016

Depuis le retour aux affaires de « l’Union démocratique croate » (HDZ), la Croatie semble se redécouvrir une passion pour les théories ethno-nationalistes qui ont fait la genèse de cette formation politique dans les années 90 et constituées, pour certaines, le creuset de son indépendance. 

Détourner l’attention des préoccupations sociales et économiques quotidiennes au moyen d’une exacerbation de patriotisme est, admettons-le tout de go, un artifice affichant au moins autant d’ancienneté au compteur que l’origine-même des sciences politiques ou que l’impeccable brushing de Michel Drucker. Pour autant, lorsqu’un tel procédé trouve à se matérialiser dans un ensemble régional hautement emprunt de références universalistes, il devrait y avoir légitimement matière à s’inquiéter. 

Dans ce domaine, il faut bien reconnaître que deux des États-membres de l’UE suscitent particulièrement, et en un sens, l’admiration à force de persévérance. Sans trop longuement s’attarder sur le cas hongrois, sur lequel beaucoup d’encre a déjà coulé, la « nouvelle Croatie » souhaitée par le HDZ fournit à ce titre un exemple frappant de revitalisation d’une rhétorique passée : le nationalisme radical, latent jusqu’alors, sinon volontairement réfréné le temps de l’intégration européenne, s’y est dernièrement vu exhorté par une série de mesures sensibles. Retour sur un préoccupant regain de mélancolie identitaire qui n'est assurément pas sans rappeler celui d'une "Grande Hongrie" voisine. 

2015, année du Grand Bond en arrière croate ?

Après quatre années de traversée du désert, l’élection présidentielle du 11 janvier 2015 a consacré en effet le grand retour en grâce du HDZ, formation-phare fondée en 1989 par le père de la nation croate contemporaine, l’emblématique Franjo Tudjman. Élue sur le fil, la nouvelle Présidente de la République Kolinda Grabar-Kitarović (« KGK ») entend bien mettre un terme à l’hégémonie sociale-démocrate de la précédente législature et insuffler un vent nouveau de chauvinisme. Cette élection a suscité de nombreuses inquiétudes dans les pays composant les Balkans occidentaux, qui ont été amenés à l’interpréter comme une manifestation tangible de la radicalisation de leur voisin, par ailleurs 28e État-membre de l’Union européenne depuis le 1er juillet 2013.

À leur décharge, il faut noter que les promesses de campagne du HDZ présageant d’une embardée nationaliste n’ont guère tardé à prendre forme : projet de réintroduction du service militaire, revalorisation significative du statut des vétérans de guerre croates, volonté assumée d’ôter de la Constitution son principe-clef d’antifascisme et, surtout, réhabilitation pédagogique du régime oustachi sous l’œil bienveillant de l’Église catholique.

Pareillement, à l’absence remarquée de la Présidente aux cérémonies annuelles de commémoration de la libération du camp de Jasenovac[1] - rompant avec une longue tradition – a succédé l’annonce de la tenue d’un défilé militaire célébrant l’opération Oluja « Tempête » de 1995. Sacraliser cette dernière, symbole de la campagne-éclair de reconquête des territoires croates occupés par des indépendantistes serbes, ne relève aucunement d’une logique de deuil : cela traduit inversement de la velléité du HDZ de réaffirmer une approche passionnée de la « guerre patriotique » de 1991-1995. Les célébrations, qui se sont finalement tenues en comité restreint (aucun des État-membres de l’UE ou de l’OTAN conviés n’ayant répondu à l’invitation), ont d’ailleurs été marquées par de nombreux chants antiserbes et slogans oustachis lors du concert de clôture.     

L’inquiétude grandissante de la société civile aurait pu se tasser si les dernières législatives de novembre, et les surprenantes tractations politiques qui s’en sont ensuivies, n’avaient pas accouché d’une majorité parlementaire portée à agiter encore davantage le hochet identitaire. Fruit d’une coalition opportuniste entre le HDZ et le MOST, plateforme indépendante encore inconnue il y a peu[2], la composition du nouveau gouvernement a décemment de quoi faire jaser les milieux identitaires européens.

D’un Ministre des Anciens combattants qui propose, sans ambages, l’établissement puis la publication d’une liste des « traîtres à la patrie » (toute personne opposée à l’indépendance nationale en 1991) ; ou d’un Ministre de la Culture, historien transfuge d’extrême-droite, qui loue en public les mérites de l’éphémère État indépendant de Croatie[3] et souhaiterait en ce sens instaurer des commémorations plus fréquentes en hommage des victimes oustachies massacrées par les partisans de Tito, on ne retient en somme qu’un seul credo : une « recroatisation » durable de la société est désormais à l’œuvre et gare à ceux qui, jeunes sots comme sombres ignorants, souhaiteraient s’en faire les détracteurs. Vraiment ? Ça ne vous rappelle toujours rien ?

Où l’on commence à voir poindre certaines similitudes (spoiler alert)

Il serait peut-être utile, au risque de radoter, de préciser qu’un tel phénomène se trouve auréolé par l’Église catholique, qui a toujours constitué en Croatie – exception faite de l’ère communiste – un puissant soutien des nationalismes parties au pouvoir, d’Ante Pavelić à Franjo Tudjman. Depuis l’époque où le second a fait réinstaurer des messes en l’honneur du premier, jusqu’à celle où KGK a fait bénir son bureau de la Présidence (après en avoir fait ôter au préalable le buste de Tito), le HDZ a toujours su entretenir avec la sphère ecclésiastique une relation plus ou moins ouvertement privilégiée.

La réactivation sensible des liens entre État (i.e. du peuple croate) et Église catholique est indéniablement à rapprocher de celle opérée, en son temps, par le Fidesz au soutien de son entreprise de « magyarisation » accélérée du pays.

La nostalgie retrouvée de la « Grande Hongrie » avait en effet conduit le parti d’Orbán à entreprendre similairement la réhabilitation pédagogique d’une figure contestée de l’histoire nationale, celle de l’Amiral Miklós Horthy, et l’atténuation de sa collaboration avec les forces de l’Axe durant la Seconde Guerre mondiale[4]. La mesure d’octroi de la double nationalité aux individus de souche magyare dispersés dans les pays limitrophes (correspondant aux territoires « perdus » du Traité du Trianon) attestait également de cette dynamique, sur fond, là encore, de soutien appuyé du clergé. Mais nous avions promis de ne pas nous étendre sur le sujet. 

À l’heure de faire campagne pour la réaffirmation du peuple croate, le HDZ apparaît en définitive emprunter davantage au modèle conservateur hongrois (et, dans une certaine mesure, polonais) qu’à la tradition démocrate-chrétienne, de centre-droit, dont il continue pourtant à se revendiquer haut et fort. La formation a beau dorénavant compter parmi les membres respectés du PPE, on commence à voir s’esquisser toutes les limites de la mue « eurocompatible », facilitée par le décès de Tudjman en 1999 et engagée par le HDZ à partir de 2003-2004, alors qu’il s’agissait de faire peau neuve et d’oublier les excès du passé dans l’optique d’une possible intégration européenne.

Au grand mal ethno-nationaliste, qui avait pourtant fait virer l’ex-Yougoslavie dans une décennie de folie meurtrière, il ne semble ainsi toujours pas y avoir de remède : prise en tenailles entre les considérations traditionnalistes de son parti et l’étiquette pro-européenne qu’elle prend – avec modération – soin de cultiver, KGK a tranché au profit d’une réinvocation des mânes de son mentor spirituel, quitte à faire basculer le pays dans une nouvelle ère d’intolérance envers les minorités ethniques, religieuses ou politiques.

La radicalisation généralisée de la société paraît nécessaire dès lors qu’elle ne vise qu’à prévenir toute réminiscence d’une « yougonostalgie », pro-communiste et multiethnique, exprimée par une frange de la société (autrement dit, supportée par la bien-pensante opposition social-démocrate). Cette équation, hautement réductrice mais de redoutable efficacité, était d’ailleurs déjà de celles à être réappropriée dans des versions altérées par tous les nationalismes artisans de l’éclatement de la Yougoslavie. « Réorganisation » progressive des médias de gauche[5], révisions dans les manuels d’histoire et marginalisation du cyrillique (symbole serbe) sont autant de moyens qui sont déjà mis en œuvre à cette fin.   

Plus inquiétant encore, la trajectoire empruntée par la Croatie alimente simultanément l’incompréhension et la grogne anti-européenne dans les Balkans.

Comment en effet justifier que Bruxelles ne condamne pas avec fermeté les errements nationalistes d’un État-membre[6], tandis qu’elle souhaite paradoxalement s’employer, à tout le moins sur papier, à en éradiquer toutes traces au sein des pays candidats à l’adhésion ? Cette absence de réaction peut légitimement en conduire certains à penser qu’il n’y a pas, en définitive, d’incompatibilité chronique entre patriotisme exacerbé et intégration à la grande famille européenne.

La consécration par les urnes des thématiques-clefs du HDZ démontre surtout aux Serbes, Bosniaques ou Albanais qu’en dépit du lent processus européen d’assimilation par les valeurs libérales, l’ethno-nationalisme « d’État » peut encore avoir cours dans une relative sérénité. Face au silence – inhabituel ? – de Bruxelles, il ne nous reste plus qu’à fatalement espérer que Kolinda Grabar-Kitarović et son gouvernement n’aient à l’avenir pas trop à cœur de fonder l’hypothèse, de plus en plus fréquemment évoquée, d’un renouveau du « néo-oustachisme ».

Ne serait-ce que pour assurer à première vue que « leur » nouvelle Croatie a, en fin de compte, bel et bien changé.

Ne serait-ce que pour garantir que Viktor Orbán n’a, bien involontairement, pas obtenu gain de cause.

                                                                                                                         Maxime Rollin

[1] Surnommé l’« Auschwitz croate », Jasenovac fut le troisième camp de la mort le plus meurtrier de la Seconde Guerre mondiale : si les estimations varient selon les sources, on évalue en moyenne de 77 000 à 99 000 le nombre d’individus (en particulier des Serbes) qui y furent assassinés par le régime collaborationniste d’Ante Pavelić entre 1941 et 1945.

[2] Qui, créant la surprise avec quelques 19 sièges dans un Parlement en comptant 151, s’est retrouvée fortuitement en véritable position de faiseur de roi au terme de cette élection.

[3] État fantoche dirigé par Ante Pavelić et son mouvement « Ustasa » durant la Seconde Guerre mondiale, que nous évoquions plus haut ; les « Ustase » /Oustachis étant compris comme membres de ce parti unique.

[4] Cet instant ô combien précieux où, arpentant les galeries du Musée national lors d’un récent séjour à Budapest, on a pu entendre un guide indiquer à son auditoire qu’Horthy fut l’incarnation-même de la lutte contre le communisme (sans par ailleurs toucher un traître mot du versant moins glorieux de la Régence).

[5] NdA : au risque de dangereusement s’y méprendre, rappelons à titre informatif qu’il est bien ici question de la Croatie et non des très estimables Pologne du PiS ou Hongrie du Fidesz.

[6] Idem.