L'autodétermination au Kosovo : force destructrice ou symbole d'un véritable engagement pour les droits de l'Homme ?  

Article publié le 4 novembre 2013
Article publié le 4 novembre 2013

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le mouvement Vetvendosje, qui signifie autodétermination, est souvent considéré par les politiques kosovars et européens comme un mouvement radical qui n'hésite pas à faire appel à la violence pour servir sa conception de la justice et des besoins de la population du Kosovo. Le Vetvendosje est-il vraiment un mouvement destructeur ou la parole de Kurti, son chef de file, doit-elle être écoutée ?

Nombreux sont les opposants et détracteurs du Vetvendosje, et il n'est pas rare, lors de débats télévisés, que des personnalités politiques progouvernementales et des journalistes critiquent le mouvement et s'inquiètent de son mode de fonctionnement, amenant les téléspectateurs à penser que certains sujets sensibles ne devraient pas être abordés par des activistes dans ces débats. Pourtant, le Vetvendosje bénéficie d'un large soutient de la part de la population au Kosovo, et force est de le constater, au vu du nombre de personnes qui participent aux manifestations suite aux appels lancés par le mouvement.

En réponse à ceux qui l'accusent d'exprimer trop violemment ses opinions et ses revendications, Albin Kurti, le chef de file du Vetvendosje a récemment déclaré lors d'un programme télévisé : « Une manifestation est aussi une institution démocratique » et il ajouta que l'autodétermination est un mouvement politique libéré des contraintes qu'impliquent le terme de parti politique. Il exerce donc une action au sein et en dehors des institutions du système, et son unique préoccupation est le bien-être de la population du Kosovo. L'objectif du Vetvendosje n'est pas de gagner les élections pour accéder au pouvoir, mais s'il remportait tout de même ces élections, le pouvoir des institutions gouvernementales serait employé pour faire du Kosovo un meilleur endroit où vivre. » C'est en tout cas ce que Kurti répond souvent lorsqu'on lui demande de définir à quel genre politique appartient le Vetvendosje et quels sont ses objectifs.

Kurti a eu l'obligeance de prendre le temps de répondre par écrit à quelques-unes de mes questions. Ainsi, lors d'un entretien très récent par email, Kurti, en réponse à une question concernant l'intégration de la population serbe, a écrit : « L'intégration de la population serbe au Kosovo en limitant sa participation aux institutions publiques n'est pas une vraie solution et n'est pas viable. L'intégration des Serbes au sein des institutions n'est que l'intégration de leurs représentants, et non de la population serbe. La véritable intégration de la population serbe tient à son intégration sociale par voie démocratique. Le Vetvendosje défend fermement l'idée que le meilleur moyen d'assurer la protection des minorités est un état fonctionnel bénéficiant d'un développement économique qui permet d'offrir des opportunités et de garantir le bien-être de tous les citoyens du Kosovo. »

Kurti insiste sur le fait que le Vetvendosje n'a rien contre une Serbie « normale », mais contre « une Serbie à l'intérieur du Kosovo », et souligne que le Kosovo ne devrait pas suivre le modèle bosniaque de gouvernance partagée. « On peut déduire de l'accord du 19 avril dernier que le Kosovo et la Serbie se partagent la gouvernance et la souveraineté du Kosovo. La création de l'association des communautés serbes implique la mise en place d'une structure parallèle à niveau étatique, ce qui serait similaire à la relation existante entre la Bosnie et la Republika Srpska, ou République serbe de Bosnie. Les relations entre les deux pays ne sont donc pas normalisées pour autant avec cet accord » a répondu Kurti par écrit, à propos de son opinion sur l'accord avec la Serbie.

Entre autres revendications, Kurti et le Vetvendosje demandent à ce que la Serbie s'excuse pour les crimes de guerre commis, rende les documents cadastraux confisqués et coopère pour retrouver et renvoyer chez eux les Kosovars disparus. Dans ce contexte, ni lui ni le Vetvendosje n'ont protesté contre les négociations en elles-mêmes avec la Serbie, mais contre la manière dont ces négociations ont été menées, sans qu'aucune condition préalable ait été fixée à la partie serbe, telles que celles mentionnées ci-dessus, entre autres. « En principe, nous ne sommes pas opposés aux pourparlers et aux négociations avec la Serbie, mais nous pensons que la Serbie doit remplir des conditions politiques, légales, morales et humanitaires avant d'entreprendre tous types de négociations et de discussions, » a répondu Kurti lors de l'entretien.

Ilir Deda, analyste politique, ancien chef de cabinet et conseiller politique du président du Kosovo, et actuellement directeur de l'institut Kosovar pour la recherche et le développement, rejoint Kurti à mi-chemin sur ce point. Lors d'une émission télévisée diffusée sur la chaine KTV, Deda a déclaré qu'avec l'accord du 19 avril, « l'association des municipalités serbes est devenue un “objet” politique qui fonctionne à la fois avec des lois du Kosovo et de la Serbie. »  Selon lui, le principal problème de cet accord avec la Serbie est que le concept de pays multiethnique y est bafoué.

Deda a aussi déclaré que de nombreux diplomates ont tenté d'exercer des pressions et explique que la seule option possible pour régler le problème entre le Kosovo et la Serbie serait d'une part, l'admission du Kosovo aux Nations Unies ; et d'autre part, la signature d'un accord de base qui définirait les obligations respectives des deux pays l'un envers l'autre, afin de normaliser leurs relations. Il a poursuivi son raisonnement en soulignant que selon lui, la seule façon d'en finir une fois pour toutes avec la question du Kosovo, dans les Balkans et dans le monde, serait qu'un accord soit conclu avec la Serbie, qui définirait clairement leurs relations et autoriserait le Kosovo à intégrer les Nations Unies. « Il est difficile de modifier cet accord maintenant qu'il a été signé », a ajouté Deda. Cependant, il a rappelé qu'il est important que le Kosovo évolue et opte pour un nouveau modèle de gouvernance, ce qui devrait arriver grâce à un vote massif aux prochaines élections ; car « chaque citoyen du pays devrait considérer le vote comme une obligation, non envers lui-même, mais envers l'état. » Deda, tout comme Kurti, reproche au gouvernement actuel du Kosovo son incapacité à démontrer ce qu'il souhaite pour le Kosovo et pourquoi ; ses revendications ne peuvent donc pas être prises au sérieux par la communauté internationale. Deda a aussi évoqué les problèmes rencontrés par le pays, comme de ne pas être en mesure de remplir les critères définis par l'UE au sujet de la libéralisation des visas et de la lutte contre le crime organisé.

Lorsqu'on l'a interrogé sur le mouvement Vetvendosje, toujours lors de cette émission diffusée sur la KTV, Deda a déclaré que l'attitude de la communauté internationale envers le Vetvendosje était injuste et qu'on lui collait une fausse étiquette, car le Vetvendosje bénéficie du soutien massif de la population et doit, pour cette raison, être respecté et considéré comme un interlocuteur à part entière. Deda a ajouté qu'il partageait, sur certains sujets, des opinions et des frustrations avec le Vetvendosje, et que d'autres personnalités politiques disent en privé ce que lui et le Vetvendosje expriment publiquement.

Le Kosovo se prépare pour les élections locales du 3 novembre 2013. Les résultats électoraux pourront — ou pas — donner une idée du soutien dont bénéficie le Vetvendosje. Par ailleurs, ses partisans peuvent se demander ce que le Vetvendosje apportera au peuple du Kosovo s'il remporte les élections locales, et à plus forte raison, s'il gagne les élections parlementaires ? La pression relative à la prise de décisions lors d'éventuelles futures négociations avec la Serbie et la communauté internationale l'empêchera-t-elle d'être aussi positivement virulent qu'il l'est aujourd'hui ? Ou deviendra-t-il plus souple dans ses négociations et ses exigences, au risque de nuire à l'essor du Kosovo en tant que pays souverain, ce qu'il reproche déjà au gouvernement actuel ? Il semble que le Vetvendosje suscite beaucoup d'espoir chez la population, en grande partie grâce aux paroles et actions qui émanent du cœur intègre de son leader. Kurti sera-t-il capable d'assimiler sa puissance politique et de gouverner avec liberté sartrienne et droit à l'autodétermination ? Cette combinaison serait certainement gagnante pour le Kosovo.