L’Attique et la guerre des décharges : aux armes Keratea...

Article publié le 29 août 2011
Article publié le 29 août 2011
L'Europe, trop occupée à sauver les comptes de la Grèce ferme les yeux sur une autre crise, écologique, qui dure depuis 15 ans. Athènes ne sait plus quoi faire de ses déchets. Décharges et technologies adaptées font défaut.
Et les habitants de Keratea (ville de 14 000 habitants à l’est d’Athènes), choisie avec Grammatiko pour accueillir l’un des nouveaux centres d’élimination des déchets se sont rebellés au point de faire fuir l’Etat.

« Tu les vois ces cendres ? Ce sont les restes de l’incendie de trois bulldozers et d’un camion. Ce fut la nuit de notre victoire. » Pendant l’été, Kostas Antoniu se promène en sandales et maillot de corps mais a encore l’allure d’un guerrier. C’est lui le gardien du mont Ovriokastro qui domine la vallée, choisi en 1996 pour accueillir une immense décharge. « Ils étaient environ 35, ils sont montés à pied, une nuit où il neigeait, pendant que les policiers se réchauffaient dans leurs voitures. Après l’incendie, les flocons ont recouvert leurs empreintes. » Kostas n’était pas l’un d’entre eux, il a toujours mené la révolte par d’autres moyens, parmi lesquels un blog, crée en 2008, mais il est fier de cette action et de toutes les autres victoires. Tout comme du « nouveau mélange de Molotov », utilisé par ses compatriotes lors des affrontements les plus musclés, ceux des 29 mars et 14 avril, en réponse aux charges de la police. La « guerre » a duré 128 jours, du 11 décembre 2010 jusqu’au 18 avril 2011, lorsque les habitants de Keratea ont débloqué la route nationale qui relie Athènes au port de Laurion.

Sur la droite, la belle vallée choisie pour accueillir le site d'enfouissement.

De Fyli à Grammatiko : l’abécédaire des décharges 

Pourquoi une telle résistance ? Keratea a été choisie en exemple par les manifestants de la place Syntagma et par une grande partie de l’opinion publique grecque qui s’oppose à la « politique illégale », pour reprendre les termes du documentaire Debtocracy. Au sommet du mont, entouré d’un panorama à couper le souffle, Kostas énumère tous les arguments de ses compatriotes : « La décharge ne peut pas être construite car elle ne respecte pas quatre arrêts et deux lois : ici il y a un fleuve, une forêt protégée, de vieilles mines d’argent qui contiennent encore des déchets toxiques et quelques habitations. Deux décrets l’ont également déclarée site archéologique et, de ce fait, zone protégée. »

Le gouvernement grec, menacé de sanctions européennes, a cependant essayé d’accélérer le projet (datant de 1996) des trois décharges nécessaires pour éliminer les 2,3 millions de tonnes de déchets produits par la région Attique. A l’heure actuelle, 1,8 millions de tonnes sont envoyés dans la vieille décharge de Fyli (en cours de modernisation), la nouvelle de Grammatiko est utilisable à 40%, alors qu’à Keratea le gouvernement prend son temps, assurant qu’il veut trouver un compromis avec la population. « Ce projet vise seulement à donner une réponse à la va-vite à l’UE», explique Nikos Chrysogelos, futur représentant des Verts grecs au Parlement européen. « Il manque une solution pour améliorer le recyclage, lancer un programme de compostage des déchets organiques, adopter des techniques moins polluantes. » La Grèce connait un retard pour le moins embarrassant: elle recycle 10% de ses déchets, contre une moyenne européenne de 53%, et elle a dû fermer des centaines de décharges illégales disséminées dans tout le pays.

Même le maire était là…

« En 20 minutes, nous étions tous dans la rue. Même ceux qui jusqu’alors étaient restés des années entières sur leur canapé, devant la télévision. »

Malgré cela, tout se dirige vers les incinérateurs, sous la pression de grands groupes industriels qui entretiennent depuis toujours d’étroites relations avec le pouvoir. « As-tu déjà entendu parler de Bobolas ? », me demande Sotiris Iatrou, ancien conseiller municipal et leader du mouvement contre la décharge à Keratea : « Il est comme Berlusconi en Italie, à la seule différence qu’il n’est pas entré en politique. Il s’attribue n’importe quel type d’adjudication dans le domaine du bâtiment. » Histoires ordinaires de chronique méditerranéenne, dirons-nous, sauf que, en temps de crise économique et politique, elles mènent les citoyens à la rébellion. « Le 11 décembre, lorsque un millier de policiers sont arrivés à Keratea, en 20 minutes, nous étions tous dans la rue. Même ceux qui jusqu’alors étaient restés des années entières sur leur canapé, devant la télévision. », explique Kostas.

Keratea a récemment fusionné avec la ville de Laurion, suite aux mesures d'austérité imposées par le gouvernement grec.Même le maire était là, Vassilis Thiveos, représentant du parti conservateur Nouvelle Démocratie, mais « pour une fois allié avec les leaders des partis anarchiques et d’extrême gauche », raconte-il en riant. Il montre une photo de lui en compagnie du vieux Manolis Glezo, le héros qui, en 1941, réussit à enlever la croix gammée de l’Acropole. « Nous avons fait une autre proposition, qui vise à être un exemple pour toute la région. Nous voulons éliminer les déchets produits exclusivement par la communauté locale, produire de l’énergie et de nouveaux matériaux grâce au compostage et à la récupération des biomasses. Il ne reste plus au gouvernement qu’à accepter, sans quoi les gens retourneront défendre le mont Ovriokastro. »

Chasse, pêche et sacs-plastique

« La révolte de Keratea a été le classique effet NIMBYnot in my backyard », « pas dans mon jardin », ndlr), plus fort que n’importe quel résidu de confiance envers les institutions, qui sont désormais impuissantes », m’explique le politologue Nikos Raptis, directeur de la revue en ligne ppol.gr, dans un bar chic du quartier Exarchia, où il vient de présenter un livre d’un jeune intellectuel. « La proposition des trois décharges a été formulée grâce à des études de l’école polytechnique d’Athènes, mais même les techniciens peuvent être influencés par des pressions politiques et c’est pour cette raison que les gens perdent confiance. Pendant la révolte, l’opinion publique s’est identifiée aux habitants de Keratea, comme quelqu’un soumis à un pouvoir corrompu et arbitraire. »

Si la crise économique est assez forte pour cacher une crise écologique, cette dernière est favorisée par une politique discréditée, qui n’est plus en mesure de prendre des décisions. C’est pour cela qu’à Keratea, ils restent très prudents: « La Cour Suprême, qui est contrôlée par le gouvernement, pourrait donner raison à l’Etat et la police interviendrait de nouveau », affirme Kostas inconsolable: « A ce stade, il parait difficile que toute la Grèce soit de nouveau de notre côté. »

Des tas d'ordures dans le centre d'Athènes, près de la Place Syntagma.

Aussi parce que les déchets devront atterrir quelque part : beaucoup d’îles en face d’Athènes regorgent de sacs en plastique qui finissent à la mer, et d’ici peu un projet pilote sera lancé par la Commissaire européenne pour la pêche, Maria Damanaki, le but étant d’accorder des subventions aux pêcheurs afin que ceux-ci repêchent les déchets en mer. Autour de la décharge de Fyli, se crée le vide et on vit un désastre environnemental. « Il pourrait y avoir une solution intermédiaire », explique Crysogelos, « plus rapide et plus économique. A Grammatiko et à Keratea, on peut créer deux centrales de compostage, pour 700 000 tonnes de déchets organiques pour chacune d’elles, afin de réduire la charge de Fyli de 2,3 millions de tonnes. Mais les locaux doivent collaborer, on ne peut pas gaspiller 10 années d’études et de préparation. » A Keratea, ils trouveraient de nouveaux les barricades: « si la décharge est construite, conclut Kostas Antoniu, on se battra pour qu’elle soit fermée. On se bat contre une injustice. »

Cet article fait partie de Green Europe on the ground 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com sur le développement durable. Pour en savoir plus sur Green Europe on the ground.

Photos: © Nicola Accardo. Video: (cc) lavreotiki.com/youtube