L'Atlantique à l'Est

Article publié le 4 novembre 2002
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Article publié le 4 novembre 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L'américanisation de l'Est européen sera scellée par le nouvel élargissement de l'OTAN, au sommet de Prague des 21 et 22 novembre. L'Union européenne sera-t-elle bientôt envahie de 10 nouveaux et rampants chevaux de Troie de Washington ?

Le calme rigide de Sofia crépite, glacial, sur la peau du visiteur. Un calme apathique, genre fin de l’histoire. Un calme qui annonce les centres commerciaux à venir, des thrillers à la pelle, le luxe et le marché, l’exclusion et la flexibilité. Ce qui autrefois était considéré comme la 16ème République de la vieille Union soviétique, est aujourd’hui un pays orphelin, en équilibre instable, en proie aux forces du marché : impatient de devenir tout à coup le contraire de ce qu’il a été. Champ de bataille pour les nouveaux flux de la politique mondiale, terre de conquête à la fois pour l’expansion de l’Union européenne (UE) et pour celle de l’Alliance Atlantique, la Bulgarie se laisse aujourd’hui parcourir, fendre, atomiser dans un mélange d’impuissance, de volonté de bien faire de pays-candidat et de frustrations.

« Puissances étrangères »

Et pourtant, l’économie se porte bien, selon les économistes en tout cas, avec une croissance qui se place parmi les 5 premières du continent européen (4,5%), un résultat satisfaisant, en ce qui concerne les privatisations et la libéralisation du marché, et une petite entreprise en phase d’émancipation progressive. Mais la pauvreté du pays atteint le record, surtout dans les esprits.

« Il y a tant de richesse dans le monde, mais pas pour nous, pas pour nous.. », disait une vieille chanson bulgare. Même si 75% de la population estime avoir perdu son statut social depuis l’écroulement du communisme, et si le chômage frôle les 20%, les gens ne se plaignent pas, admirent le luxe qui file en Mercedes dans le centre-ville et en prennent leur parti.

Le gouvernement de l’ex-roi Simeon II dégringole dans les sondages : l’ancien garde du corps de l’ex-dictateur Givkov, aujourd’hui au ministère de l’Intérieur, devient l’homme le plus populaire du pays en martelant une troublante rhétorique sécuritaire ; l’immigration rom ne parvient pas à s’intégrer et la criminalité, entre drogue et vols, attise l’intolérance.

C’est dans ce contexte de fragilité diffuse que sont en train d’agir ce qu'on appelait autrefois ici dans les Balkans, les « puissances étrangères », et qui se délaient aujourd’hui dans le concept – vague sur le Boulevard St Germain, mais ô combien présent sur la place Sveta Nedelya – de mondialisation. Une mondialisation qui cependant est tout sauf monolithique, et dont les interprétations abondent. Et sur le terrain, ce sont deux modèles qui s’affrontent : celui de l’économie sociale de marché, et celui du libéralisme made in USA. UE d’un côté ; OTAN-FMI de l’autre.

Le premier modèle est officiel, transparent, c’est celui qui est inscrit dans les rapports annuels de la Commission sur l’élargissement, publiés sur Internet. Il englobe tous les domaines : il est bien sûr économique ; mais aussi politique et social. Il est de ce fait plus difficile à imiter, s’il est vrai que la Bulgarie rejoindra l’UE en 2007 au plus tôt.

Soft power

L’autre modèle est plus subtil, plus fragmenté et opaque. S’il a bien été consacré par l’élargissement de l’OTAN, prévu par le sommet de Prague des 21 et 22 novembre, il est cependant né bien avant, grâce à l’action conjuguée, au lendemain de la chute du mur de Berlin, d’institutions, telles que le FMI, des fondations et des entreprises américaines. Le résultat ? La doctrine socio-économique made in USA s’est solidement insinuée dans les esprits de l’élite qui domine le pays, celle d’aujourd’hui aussi bien que celle de demain. L’américanisation des jeunes est palpable, jusque dans les moindres détails : dans l’adresse at hotmail.com, Georgi (prononcez « Gueorgui »), devient George (à l’anglaise), alors qu’un Italien prénommé Giorgio voulant faire de même passerait pour un original. A l’université, en économie, il n’y en a que pour le libéralisme dans les leçons de macro. Et les fondations d’Outre-Atlantique ne manquent jamais une occasion d’organiser de fréquentes conférences avec des professeurs venus de Harvard. En somme, toutes les armes du soft power américain étant ainsi déployées sur le terrain, la Bulgarie s’américanise. « Depuis 1989, les Bulgares lisent moins, se rendent beaucoup plus rarement au théâtre et regardent plus de téléfilms », constate la sociologue Boriana Dimitrova.

Mais l’opinion publique reste bien moins pro-américaine qu’on pourrait le croire. Dans un récent sondage de l’Alpha Research de Sofia, seuls 32% des personnes interrogées espèrent le développement des relations diplomatiques avec les Etats-Unis, contre 67% pour l’UE et 60% pour la Russie bien aimée. Par ailleurs, ce n’est que récemment que l’adhésion à l’OTAN a relevé la tête dans les sondages, passant d’un misérable 34% de soutien en 1995 à l’actuel 58%. Maigre résultat en comparaison avec les larges 90% dont bénéficie aujourd’hui l’entrée dans l’UE.

Mais au-delà de ce préoccupant déphasage entre une opinion publique traditionnellement méfiante à l’égard de Washington et une élite rampante, l’américanisation en cours est objectivement impossible à stopper. Et l’on comprend mal comment l’Europe pourra accueillir en son sein des pays qui, après une fulgurante capitulation culturelle, sont sur le point d’entrer –ou le sont déjà, comme la Pologne, la République tchèque et la Hongrie- dans le système atlantique de sécurité. Un système qui scelle –il est bon de le rappeler- la position des Etats-Unis comme puissance régionale en Europe.

Rideau de fer

Le signal d’alarme a malheureusement été déclenché de la part des Européens avec un retard grotesque ; et ce, seulement lorsque la Roumanie a ratifié contre toute attente l’accord bilatéral avec les USA visant à exonérer ses citoyens du champ d’action de la Cour Pénale Internationale. Mais la cacophonie pourrait vite devenir une épidémie, et cristalliser les différences : avec une Europe oocidentale en quête d’autonomie –à l’intérieur de la défense européenne avec la PESD, dans l’OMC, ou sur le plan diplomatique global (Kyoto)- et un groupe de pays de l’Est, dont les velléités de candidature relèvent plus de la volonté de pénétrer la puissance oocidentale que d’un désir réel de réunification.

La vérité, c’est que l’Union, après avoir perdu la bataille du soft power en Europe orientale, est aussi en train d'hypothéquer ses propres projets de défense autonome, qui tendent entre autres à créer une force de réaction rapide européenne de 60000 hommes d’ici mars 2003. Des projets qui devront néanmoins recevoir l’aval de pays gravitant désormais dans l’orbite américaine.

En outre, l’Europe est et restera un modèle de société et de culture ; un modèle perfectible, certes, un modèle qui doit s’exposer aux critiques constructives des nouveaux pays. Mais pour le moment, avec la litanie orthodoxe de l’acquis communautaire, on ne fait que s’illusionner sur la possibilité de faire ingurgiter notre monde à un univers, l’univers oriental, qui finira bien par le rejeter.

Tandis qu’à l’Est, le rideau de fer est pratiquement submergé par un second Atlantique, la solitude de l’UE se radicalise jusqu’à s’intérioriser, psychanalytiquement. Et quand, au sujet de la réforme de la gauche, une certaine intelligentsia européenne propose un « nouveau modèle de société », ces mots ne sont même pas entendus, dans le calme glacial de Sofia.