L'antisémitisme, idéologie du désespoir

Article publié le 26 janvier 2004
Publié par la communauté
Article publié le 26 janvier 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Les violences antisémites sont peut-être le fait de jeunes d'origine maghrébine issus des banlieues. Mais ne faisons pas de faits individuels une nouvelle guerre de religion.

Dans les années 80, arabes et juifs de France défilaient ensemble dans la rue pour lutter contre le racisme et la discrimination raciale au sein de SOS racisme, de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), du Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP), et de bien d’autres associations multicommunautaires. 20 ans après, les années « potes » sont pourtant bel et bien révolues et dans les banlieues est de Paris, où se côtoient une forte communauté juive et arabo-musulmane, les synagogues brûlent à Créteil, les écoles juives à Gagny. Ne le nions pas, et c’est ce que souligne sans hésitations le rapport de l’EUMC*, ce ne sont pas quelques illuminés d’extrême droite qui font ce genre de choses, mais biens des jeunes, arabes ou maghrébins, musulmans en tout cas. De quoi aviver les tensions entre communautés, et qui ont donné à ce rapport son caractère confidentiel.

Potes...ou frères ennemis

Oui, en France, il y a bien une nouvelle judéophobie, c’est clair, exportée par le conflit israélo-palestinien, qui a transformé les potes en frères ennemis. Or, là où le rapport aurait pu devenir lisible pour un lecteur non averti, c’est en soulignant qu’il faut faire attention à ne pas tout voir sous le prisme religieux. D’abord parce que c’est faux, ensuite parce que cela, ne fait que renforcer les antagonismes. Cet antisémitisme là n’est pas mu par l’idéologie, fut-elle religieuse, comme pouvait l’être l’antisémitisme de grand-papa. Les conclusions d’un rapport de police, cité dans le rapport de l’EUMC, sont à ce titre, éloquentes. En se basant sur l’interrogation de 42 suspects, d’origine maghrébine ou nord-africaine, il souligne justement qu’il s’agit de délinquants sans idéologie, motivés par une hostilité diffuse envers Israël, exacerbée par la représentation médiatique du conflit au Moyen-orient, un conflit qui, voient-ils, reproduit l’image d’exclusion et d’échec dont ils se sentent victimes en France.

David contre Goliath. Pierre contre char, l’image passe en boucle sur les écrans français. Comment ces jeunes ne pourraient-ils pas s’identifier à ces Palestiniens si proches d’eux ? Rappelons qu’en France, ils n’ont même pas de lieux de cultes, que l’horizon c’est la cité et que le voisin c’est le juif, mieux inséré. Car la France accueille les communautés musulmanes et juives les plus importantes d’Europe. Pour eux, le juif, c’est l’argent. A Sarcelles, le quartier juif est ainsi surnommé Beverly Hills. A la fac de Créteil, même chez les étudiants : « les feujs c’est ceux qui étalent leur thune ». La composante de conflit de classe n’est pas à sous estimer dans l’antijudaïsme.

Eviter l'amalgame

Par ailleurs, quand on est jeune, comme la majorité des musulmans en France, et que s’élabore une conscience politique, vient le besoin de s’identifier à un modèle. En France, point de représentants politiques pour la communauté musulmane. Les modèles viennent de l’extérieur, et comme certains adoptent Che Guevara, leur héros c’est Ben Laden, ou les Palestiniens, la guérilla urbaine de toute façon -surtout quand dans les cités existe l’apologie de la violence et de la force- mais sans en comprendre vraiment les tenants et aboutissants. Il faut donc sortir du paradigme communautaire et comprendre que les violences ne sont pas celles d’une communauté contre l’autre, mais le fait d’individus. Arrêtons de résonner par groupes, et par étiquettes ou amalgames : c’est justement la logique de l’antisémitisme.

Beaucoup plus dangereux à mon goût est le rapprochement entre intégristes et extrême droite, notamment dans la promotion du négationnisme. Roger Garaudy, depuis converti à l’islam, bénéficie d’une cote d’amour sans équivalent dans le Moyen-Orient. Son livre, Les mythes fondateurs de la politique d’Israël, lui a valu d’être reçu par le président iranien Khamenei, d’être invité aux salons littéraires du Caire et en France, Tariq Ramadan** se dit aujourd’hui son plus fervent admirateur, du moins si l’on en croit Libération

Troquer les rollers pour un tank

Le danger, c’est plutôt que l’antisémitisme se banalise, notamment en s’infiltrant dans le champ politique, lorsque la critique d’Israël tourne, parfois, à la critique des juifs eux-mêmes. A travers l’anti-sionisme pour l’extrême gauche et les mouvements alter mondialisme, il n’est pas rare que l’unique cause dénoncée soit le lobby juif, ce grand capitalisme, de façon presque obsessionnelle, alors que chez les plus modérés ont pense souvent qu’entre Israël et la France, le juif choisira toujours Israël.

De ce point de vue, la communauté juive, plutôt que de dire « les arabes ne nous aiment pas » feraient mieux de ne pas répondre par l’invective et de condamner les actes qui vont dans le sens des préjugés antisémites, comme la position de Serge Klarsfeld (2), qui lance à la cantonade : « la France n’a pas particulièrement besoin des juifs, pas plus que les juifs n’ont besoin de la France », et l’attitude de son fils Arno qui, en allant faire son service militaire dans l’armée de Tsahal, n’a pas hésité à échanger ses patins à roulettes pour un char d’assaut israélien.

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* European Monitoring Centre on Racism and Xenophobia, (Centre européen de surveillance sur le Racisme et la Xénophobie). Voir l’article de Martin Schneider.

** Théologien musulman objet d’une controverse relative à son antisémitisme, voir lien

(1) in Nouvel Observateur, 24 janvier 2002, « Juifs et Arabes en France », Claude Askolovitch et Marie-France Etchegoin

(2) In Le Monde, 7 janvier 2004, « Les Juifs français et la France : une autre vision ».