Lanceurs d'alerte : Rudolf Elmer, l'Inside Man (2/2)

Article publié le 18 avril 2016
Article publié le 18 avril 2016

Commissaire aux comptes, employé d'envergure dans la plus grosse banque suisse de gestion de titres puis gestionnaire à l'Île Maurice... Rien n'obligeait Rudolf Elmer à tout faire péter. Pourtant, en 2009, cet ex-banquier entame, avec Wikileaks, une croisade acharnée contre sa propre industrie. Depuis, il est devenu « l'homme qui voulait détruire le secret bancaire ». Portrait.

« Chers journalistes, les amis des lanceurs d'alerte ne vous aiment pas trop. » Ainsi titrait le 14 mars dernier le média français indépendant Rue89 pour dénoncer l'imprudence fréquente de la presse qui, trahissant le précepte sacré de « protection des sources », met en danger les lanceurs d'alerte. 

Le fisc et la justice d'abord, puis les médias aussi en ont fait baver à Rudolf Elmer. David Leloup - réalisateur du documentaire A Leak In Paradise sur la croisade d'Elmer -  témoigne : « C’est très intéressant et je le montre dans le film, qu’à partir du même CD, les journalistes suisses n’écrivent pas du tout la même histoire que le Guardian, l’information pour eux c’était "vol de données à la banque Julius Bär" (la banque où travaillait Elmer, ndlr) alors que dans le Guardian c’était quelque chose comme : d’importants clients, hommes politiques et militaires, ayant fricoté avec des narco-trafiquants au Mexique possèdent des trusts secrets aux îles Cayman. » De plus, « il (Rudolf Elmer) a été criminalisé dès le départ. Les journalistes ont raconté ce que la banque a dit de Rudolf pour se défendre, que c’était un dérangé mental, qu’il n’était pas sain d’esprit et les journalistes ont repris ça tel quel, sans même mettre de guillemets. Cela pose tout de même de lourdes questions déontologiques au niveau de la presse ! ».

L'urgence de la protection des lanceurs d'alerte

Malgré le harcèlement, des mois entiers en prison, un lynchage médiatique outrancier et la condition physique et psychique inquiétante qui en découle, Rudolf Elmer relativise : « La façon dont tous m’ont traité est significative, elle envoie aussi un message à la société. Je suis de ceux qui rentrent au pays, qui retournent en Suisse alors que j’aurai pu rester à l’étranger mais je suis provoquant, je les pousse dans leurs retranchements. En réagissant, et surtout en réagissant ainsi, ils me permettent de transmettre mon message ! »

Le sacrifice des lanceurs d’alerte serait la condition sine qua non à la prise de conscience des abus et leur abolition ? Dans le cas d'Elmer manifestement, il revendique un « besoin de règles dont on ne dispose pas encore aujourd’hui. Que ce soit en Suisse ou en Europe ». 

« Il y a toujours ces gens qui savent mais ils ne disent rien par peur conséquences. Et ils ont raison d’avoir peur, les suites sont souvent d’une extrême violence. »

Dans chacune des récentes affaires de corruption, de Volkswagen à la FIFA en passant par les Panama Papers, les « Insiders », auraient pu informer, dénoncer s’ils étaient assurés de protection. Mais jusqu’alors, « il n’existe pas de directive spécifique visant à protéger les lanceurs d’alerte dans l’Union européenne »  indique le réalisateur. Pourtant, Transparency International - entre autres - a minutieusement travaillé à l’élaboration de lignes directrices précises,. « Elles me paraissent être les plus abouties aujourd’hui », lâche Leloup. « À la limite, la directive européenne pourrait être, je crois, écrite en une après-midi, en reprenant ces guidelines, en les réécrivant à peine. En lisant aussi attentivement le Whistle Blower Protection Act du Royaume-Uni : c’est la première vraie loi européenne qui protège les lanceurs d’alerte, elle est reconnue par toutes les associations qui s’intéressent à ces questions. »

Marche à l'ombre

De son côté et suite à ses mésaventure, Rudolf Elmer préconise : « Une sorte de conseil d’universitaires, de spécialistes vers qui l’on pourrait se tourner en tant que lanceur d’alerte, sachant à qui l’on s’adresse et on pourrait discuter sans que cela sorte. Dans mon cas, il y avait aussi des clients dont il n’était pas bon, pas juste de dévoiler les informations. Il faut quelqu’un, quelques-uns au dessus qui analysent les informations. Il faut des experts qui sont fondamentalement intègres. Ils devraient bien sûr être élus mais je ne sais pas encore par qui, est ce que cela doit être directement par le peuple ou alors au suffrage indirect… ».

En règle générale, ce sont les journalistes les premiers interlocuteurs des lanceurs d’alerte. David Leloup, lui-même journaliste, pense que « c’est un bon filtre car normalement un journaliste intègre écrit pour l’intérêt collectif. Mais également pour pouvoir analyser la situation, les données révélées et voir si c’est vraiment pertinent ».

Malgré ce statut privilégié, les journalistes sont pointés du doigt pour leur manque crucial d’attention à la sécurité de leurs interlocuteurs, lanceurs d’alerte potentiels. Le mois dernier, à Berlin, la Fondation Logan et le CIJ (Centre for Investigative Journalism) organisaient le congrès Logan Symposium. Les grands noms du journalisme d’investigation y dénonçaient la mise en danger des lanceurs d’alerte et clamaient l’urgente nécessité de leur protection. Jacob Appelbaum, le journaliste ayant révélé la mise sur écoute d’Angela Merkel par la NSA en 2013, regrettait l’étiquette  de « cyberactivistes » accolés à certains lanceurs d’alertes qui les exclue du milieu journalistique et de la protection (même mince et fragile) qui en découle et leur « fait encourir le risque d’être mis en prison ». Preuve à l’appui : Julian Assange et Edward Snowden n’étaient présents en raison de leur statut et de la précarité de leur situation que « sous la triste forme d’un ordinateur au pupitre ».

Face à cela, pour Rudolf Elmer, « c’est essentiel que les lanceurs d’alerte, les vrais, soient protégés, c’est à dire qu’ils puissent se montrer en public, à visage découvert. On en parle aujourd’hui de cette nécessité mais il ne se passe rien. C’est bien une illustration de l’expression anglaise : "We talk about it but we dont walk". »

Bande-annonce de A Leak In Paradise de David Leloup.

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Lire la première partie du portrait consacré à Rudolf Elmer.

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Cet article fait partie d'une série de portraits consacrés aux lanceurs d'alertes en Europe. Avec C'est qui qui leak ?, faites la connaissance des ces hommes de l'ombre qui font la lumière sur les grosses fuites de nos sociétés.

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Bruxelles. Toute appellation d'origine contrôlée.