Lampedusa, terre d'accueil ou d'écueil ?

Article publié le 22 février 2011
Article publié le 22 février 2011
A Lampedusa, plus de 5.500 immigrants venant de Tunisie attendent de reprendre la route et le flux d'arrivants se poursuit ce mardi 22 février. Plus que jamais, l’instabilité politique de l’Egypte et de la Tunisie impose à l’Union européenne de revoir sa politique d’immigration en faillite.

Rouvrons les portes du CIE (Centre d’identification et d’expulsion) de l’île de Lampedusa ! La petite île italienne de 20 km² plantée au milieu de la Méditerranée refait la Une des journaux comme toile de fond d’une urgence humanitaire sans fin. Avec les accords de Benghazi en août 2008 entre l’Italie et la Libye, une efficace opposition au flux migratoire provenant de l’Afrique du Nord s’était apparemment créée : les images et les nouvelles provenant de l’île sicilienne avaient disparu des médias. Le CIE avait même fermé ses portes.

L'UE prise de court

C'était sans compter sur le bouleversement politique tunisien, qui a de nouveau amené sur les côtes de Lampedusa des milliers d’hommes et de femmes en fuite d’une Tunisie en pleine crise économique, au futur politique incertain, et privée d’un déploiement de sécurité efficace. Pris au dépourvu, le ministre de l’Intérieur italien, Roberto Maroni, et son homologue européenne, Cecilia Malmström, se sont réciproquement renvoyé la responsabilité quant au manque d’assistance aux exilés tunisiens et aux premières victimes de cet exode : des hommes engloutis par la mer, dans l’espoir de rejoindre l’Europe.

La chute des régimes tunisien et égyptien n’était bien sûr pas prévisible. Jusqu’à hier encore, ils étaient jugés stables et dirigés par la main de fer de leurs dirigeants. En outre, cette urgence change complètement le scénario : elle provient en effet de pays qui n’avaient jusqu’à présent pas connu de flux d’émigration élevé et qui se distinguaient au contraire par leur collaboration avec l'UE pour s’opposer au phénomène de l’immigrationclandestine, passant même des accords de réadmission avec l’Italie (qui permettent de mettre en œuvre les mesures d’expulsion ou de renvoi, ndlr). L’alarme lancée par Maroni – « Nous risquons de voir 80.000 arrivées » – semble par conséquent plus que justifiée.

Le phénomène migratoire de l’Afrique vers l’Europe est complexe, car il tant composé de personnes en quête désespérée d'un avenir meilleur que de demandeurs d’asile. On peut maintenant supposer l’arrivée d’un grand nombre de demandeurs d’asile venant de la Tunisie et de l’Egypte, et ils auront tout à fait le droit de demander la protection internationale en Europe, du moins jusqu’à ce que la situation politique dans leur pays ne soit pas stabilisée.

L'agence Frontex ne suffit pas

En Europe, on parle depuis un certain temps d’une gestion commune en terme de droit d’asile, ainsi que du partage des dépenses de gestion du phénomène migratoire et de l’accueil des réfugiés. Mais les discussions sont restées lettre morte jusqu'à présent, ce qui retarde l’adoption d’une législation plus rigoureuse et contraignante pour les États, en raison de l’absence d’accord sur tel ou tel point ou à cause des coûts que certains engagements impliqueraient aux Etats.

Ajournant les solutions plus durables pour affronter les problèmes de l’immigration, l’UE a la plupart du temps géré les urgences par le biais de son agence spécialisée dans le contrôle des frontières (Frontex). Celle-ci a récemment agi en Grèce afin de limiter l’afflux de masse - par la Turquie - de citoyens iraniens et afghans fuyant la guerre. Aujourd'hui encore, Roberto Maroni a mis en cause l’agence européenne, dans l’espoir qu’elle assume un rôle plus opérationnel.

Affronter au lieu de sous-traiter

L’urgence actuelle a montré la fragilité de la stratégie européenne d’opposition à l’immigration régulière et irrégulière en provenance de la Méditerranée. Celle-ci ne consiste qu'à délocaliser les problèmes, déchargeant ainsi sur des pays de transit - l’Egypte, la Libye, la Tunisie ou encore le Maroc - la responsabilité des flux migratoires provenant du continent africain. Maintenant que deux voies importantes se sont ouvertes en Egypte et en Tunisie, on peut s'attendre à un exode massif en provenance de pays de l'Afrique subsaharienne dont les habitants voudraient se glisser dans la faille. Il n’est pas étonnant que l’Union européenne et chaque pays membre aient fait preuve d’une disponibilité immédiate à la collaboration pour affronter l’urgence.

Le vrai défi sera ensuite de s’unir pour protéger les droits des migrants et des demandeurs d’asile, avec un contrôle efficace des frontières extérieures de l’Union. Cela sera certainement un banc d’essai important pour les institutions communautaires, qui ont subi en novembre dernier (lorsque la collaboration de l’Egypte et de la Tunisie n’était pas encore en discussion) le chantage du leader libyen Kadhafi: « L’Europe deviendra noire», a menacé le dictateur – si elle n’accorde pas d’importantes aides économiques.

L'auteur, Gabriele Di Bella, est collaborateur auprès du web magazine Glocus  et travaille pour la Croix Rouge dans un camp pour demandeurs d’asile près de Rome.

Photo: Une (cc)noborder/flickr; bateau échoué : (cc)piervincenzocanale/flickr