Lampedusa : le grand débarquement de l'existence

Article publié le 23 juillet 2016
Article publié le 23 juillet 2016

Elle a successivement été appelée île de la honte puis terre d'accueil. À tour de rôle critiquée ou saluée. C'est donc sur la pointe des pieds que nous sommes rentrés dans un microcosme aux dynamiques bien plus complexes que celles que l'on lit. En laissant parler ceux qui vivent à Lampedusa, ceux qui la font, ceux qui la racontent sans mythes ni clichés. Reportage.

Bienvenue à Lampedusa. Sa terre aride qui longe la piste d'atterrissage de l'aéroport, son sirocco qui rappelle parfois le Ghibli, ce vent chaud qui souffle sur le désert du Sahara. Les personnes qui supervisent les transferts vers l'hôtel attendent les voyageurs devant la porte vitrée des arrivées. Ils interpellent : « Tu es venue pour raconter la beauté de l'île ou parler une fois de plus des migrants ? Nous en avons assez d'entendre toujours le même discours : Lampedusa est devenue une passerelle, une plate-forme de visibilité ». « Les politiques, les journalistes, les gens qui viennent, "prennent" et repartent, sans rien laisser, aucune aide concrète », renchérissent les gens que l'on croise. Depuis 2011, Lampedusa se trouve au cœur d'un imbroglio médiatique suite aux arrivées massives de migrants, dont les premiers seront ceux qui fuient les représailles du Printemps arabe. Résultat : plus de 62 000 personnes débarquent depuis la Libye et la Tunisie.

« L'ouverture à un nouveau langage »

Non loin des quais portuaires, se trouve PortM, un espace d'exposition permanent qui raconte des histoires avec des objets. Il a été créé par Askavusa (« nu-pieds » en sicilien, ndlr). Un collectif né en 2009, pendant les protestations contre l'ouverture du CIE (Centre d'identification et d'expulsion, ndlr), voulu par le ministre de l'Intérieur de l'époque Roberto Maroni. Des chaussures aux semelles usées accrochées au plafond, des paquets de cigarettes, des cassettes, des CDs, la Bible et le Coran, en anglais ou en arabe, des pages froissées, du papier mouillé puis essuyé... Des effets personnels qui ont appartenu aux milliers de naufragés qui ont accosté à Lampedusa, avant d'être recueillis puis exposés par les jeunes d'Askavusa. C'est en 2005 que Giacomo Sferlazzo trouve un texte coincé dans les morceaux de bois d'une barque. Dans la foulée, il réalise sa première oeuvre en trouvant intitulée Vers Lampedusa. « Être en contact avec ces choses fut pour moi l'ouverture à un nouvel alphabet, à un langage muet et sans règle », écrit Giacomo dans le blog du collectif. « J'ai eu l'impression d'avoir à faire à quelque chose de très grand, comme si je m'étais mis à tirer des fils reliés à des milliers et des milliers de personnes. »

PortM n'est qu'un des nombreux projets menés par Askavusa. Celle qui les coordonne s'appelle Francesca Del Volgo. Mais aujourd'hui, la crise migratoire ne laisse peu de place à la création artistique. L'île de Lampedusa est devenue  « une base  militaire, une plate-forme à la valeur stratégique-défensive avec ses 4 radars et ses 450 officiers postés sur l'île », flingue-t-elle avec un regard noir. Elle continue sur la lancée : « Sa position géographique l'a condamnée à devenir une terre d'exil, cela dès l'époque des Bourbons pendant le fascisme, puis cette situation s’est perpétuée. Les migrants sont des exilés surtout en été, parce que "ce n'est pas top" que les touristes les voient, comme s'ils étaient des pesteux qu'il faut mettre en quarantaine. Il m'arrive parfois de m’entendre dire : "Tu es toute la journée avec des Turcs" ».

Un espace de détention à durée indéterminée

Don Mimmo Zambito est le prêtre de l'île. Il est arrivé en 2013, peu de temps après la tragédie du 3 octobre 2013. Englouties par la mer à quelques kilomètres des côtes, 366 personnes avaient perdu la vie. « Lampedusa est un endroit de contradictions », affirme Don Mimmo. Pour mieux comprendre, il appuie ses concepts sur des histoires. Deux, précisément. « La première concerne une femme ouvertement raciste, elle se trouvait par hasard dans la barque la matinée tragique de début octobre, et elle s'est retrouvée à sauver des dizaines de migrants. Instinctivement, sans aucune hésitation. La seconde histoire concerne un militaire d'Italie du nord, un jeune d’extrême droite, dont les positions idéologiques se sont envolées lorsqu'il a pris dans ses bras un enfant qui venait d'échapper à la mort ».

Excepté ces cas extrêmes, « il n'y a aucune intégration entre les résidents et les migrants » poursuit le prêtre. Les migrants sortent rarement du centre de Contrada Imbriacola, un endroit où ils préféreraient ne pas être et qu'ils ont hâte de quitter. Des jeunes érythréennes sont assises sur les marches devant l'église. Elles ont entre 19 et 21 ans, une d'entre elles est enceinte et espère rejoindre très prochainement son mari qui a réussi à arriver en Suisse. De lieu de transit rapide (comme devraient être les hotspots au regard des volontés de l'UE), Lampedusa s'est transformée en un espace de détention à durée indéterminée. Plus particulièrement pour les migrants qui refusent de déposer leurs empreintes digitales. Cette procédure les condamneraient à rester en Italie, leur premier pays d'arrivée, alors que la majorité d'entre eux ont pour unique objectif de rejoindre leurs proches en Europe du Nord. 

La petite barque blanche

« Nous recueillions les corps des naufragés les uns après les autres. J'ai en tête l'image de leur yeux blancs, condamnés et terrorisés, et de leurs bras qui s'agitaient en mer. » Costantino Braatta habite à Lampedusa depuis les années 70. Une matinée de début d'automne 2015, il se trouvait en mer avec sa barque de pêche en fibre de verre, d'un peu plus de 5 mètres de long. Il s'improvise secouriste. « Je viens de Milan. Je suis issu d'une famille nombreuse, la maison était toujours prête à accueillir les proches émigrés en Allemagne. L'accueil est une chose qui fait partie de mon histoire », nous confie-t-il en se justifiant presque de n'avoir rien accompli de spécial. Les migrants secourus par ce maçon aux yeux bleus qui frise la soixantaine ont été appelés « le groupe des sauvés par la petite barque blanche ». Uam est une d'entre eux, elle a reconnu Costantino pendant la cérémonie de commémoration des centaines de victimes. Elle l'a serré dans ses bras et lui a dit : « C'est vous qui m'avez sauvée ! ».  Il y a aussi Robel qui a réussi à fuir la Libye après avoir passé 8 mois en prison où il a été torturé et témoin de scènes de violence quotidienne : la milice tirait sur des innocents y compris des enfants. Il est désormais le « jeune aux yeux tristes » selon le surnom que lui a donné la femme de Costantino. De quelle manière ce 3 octobre a-t-il changé la vie des habitants de Lampedusa ? Chacun vous racontera son histoire, cela dépend si vous écrivez sur les régugiés ou la beauté de l'île. Pour Costantino, en tous les cas, c'est clair : « J'ai un peu plus la foi à présent ».

« Ils veulent nous renvoyer, ils demandent où nous étions avant, quel endroit nous avons laissé derrière nous. Je leur montre mon dos, c’est tout le derrière qu’il me reste. ( (Eri de Luca, Aller simple) 

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Traduction : Cécile Vergnat

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Parlerme. Toute appellation d'origine contrôlée.