Lampedusa : la politique migratoire de l'UE chavire

Article publié le 9 octobre 2014
Article publié le 9 octobre 2014

[Opinion] Il y a un an l’Europe était sous le choc de la tragédie de Lampedusa : au moins 370 morts, après le chavirage d'un esquif rempli de migrants clandestins. Depuis l'an 2000 ce sont plus de 20000 migrants qui sont morts en Méditerranée.

M. Barroso déclarait alors « ce genre d'événements ne devrait pas se produire en Europe, il faut des efforts plus poussés, une plus grande coopération entre tous les États membres ». On pensait que la sonnette d'alarme était tirée et que l'Europe, les gouvernements européens allaient enfin mener une politique migratoire digne des droits de l'homme qu'ils prétendent promouvoir.

Naufrage de migrants : le bilan s'alourdit

Il n'en est rien : la situation au Moyen-Orient se dégradant chaque jour, le nombre de migrants arrivant sur les côtes augmente drastiquement. L'Organisation internationale pour les migrations a enregistré la mort de 4000 migrants depuis le début de cette année. Plus de 3000 décès sont enregistrés dans la seule Méditerranée. C'est plus du double de 2011, année du printemps arabe qui détenait alors ce triste record avec « seulement » 1500 morts et une augmentation de 70% par rapport à 2013.

« Depuis un an, l'augmentation du nombre de morts s'explique surtout par la progression des morts en Méditerranée », explique l'OIM, qui reconnaît ne pas comprendre très bien cette tendance. Cela « reflète probablement une augmentation spectaculaire du nombre de migrants qui tentent de rejoindre l'Europe. Plus de 112.000 migrants en situation irrégulière ont été détectés par les autorités italiennes au cours des huit premiers mois de 2014, près de trois fois plus que dans l'ensemble de l'année 2013 », considère l'OIM.

Dessiner une carte d’origine des migrants revient à dresser une carte des guerres, des dictatures et de la pauvreté. Ainsi ceux qui paient le plus lourd tribut sont les Syriens fuyant le régime de Bachar el-Assad et l'EIL (État islamique, ndlr). Les Érythréens sont également très nombreux à tenter la traversée, fuyant pêle-mêle la répression brutale du pouvoir, le service militaire à vie, et le travail forcé, non rémunéré et à durée illimitée.

Frontex : un dispositif controversé

Les Grecs, sous pression des pays du nord, pratiquent une politique illégale de renvoi à la frontière des immigrés clandestins. De ce fait l'Italie est la porte d'entrée des migrants. Pour endiguer l'afflux de migrants, l'ancien gouvernement de M. Letta a lancé en décembre 2013 l’opération mare nostrum, une opération militaro-humanitaire destinée à la fois à secourir les immigrants naufragés et à dissuader les passeurs. Les résultats sont indéniables, le commandant de l’opération parle de 180 000 vies sauvées. Problème : cette opération va devoir s’arrêter faute de moyens, en effet Rome finance quasiment seule l’opération et Bruxelles ne veut pas mettre la main au porte-monnaie. 9 millions d'euros par mois dans un pays en crise c'est bien trop.

C'est donc l'agence Frontex qui devrait prendre le relais. Selon la définition de l’Union européenne : « Frontex assiste les États membres qui exigent une assistance technique renforcée aux frontières extérieures », et les « assiste pour la formation des garde-frontières nationaux ». Vu de l’extérieur on pourrait y voir un embryon d’armée européenne.

En 2010, l'agence disposait de 22 avions légers, 113 bateaux et 26 hélicoptères, ainsi que de 476 appareils techniques (radars mobiles, caméras thermiques, sondes mesurant le taux de gaz carbonique émis, détecteurs de battements de coeur, etc.) mis à disposition par les États membres. Composé d'environ 300 fonctionnaires, son budget a été multiplié par vingt,  de 6 millions d’euros en 2006, à 118 millions d’euros en 2011. Le budget est à présent redescendu à 89 millions pour 2014.

Cette agence est dénoncée par les ONG depuis de nombreuses années. Ainsi Amnesty International a dénoncé dans un rapport intitulé « Le coût humain de la forteresse Europe », qu'en l'espace de six ans, l'UE a dépensé 2 milliards d'euros pour la surveillance de ses frontières et 700 millions seulement pour améliorer la situation des demandeurs d'asile et des réfugiés. L'association déplore aussi qu'au mépris de toute règle, des États comme la Grèce, la Bulgarie ou l'Espagne refoulent des migrants sans même examiner leur demande d'asile.       

Le slogan de l’opération « Frontexit » menée par un dizaine d’ONG spécialisées dans les droits de l'homme, est assez explicite : « l’Europe est en guerre contre un ennemi qu'elle s'invente ». L’objectif de Frontexit est double : d'une part informer un large public sur les dérives auxquelles donnent lieu les opérations de Frontex en terme de droits humains, et d'autre part dénoncer ces dérives auprès des représentants politiques directement impliqués.

Perspectives pour la nouvelle Commission

La nouvelle Commission a donc du pain sur la planche. Jean Claude Juncker ne souhaite rien moins qu'une « nouvelle politique migratoire ». Il a déclaré lors de sa campagne vouloir éviter que « des situations telles que celles de Lampedusa se reproduisent ». C'est malheureusement raté. Son discours de campagne n'enfonce-t-il pas des portes ouvertes ? Offre-t-il une idée de ce que seront ses décisions ? Ce n'est pas en affirmant la nécessité de faire naître « un esprit de solidarité » ou en déclarant vouloir « empêcher un afflux incontrôlé d'illégaux » que l'on s'engage.

La grande idée du commissaire c'est de réunir la politique migratoire et la politique étrangère de l'UE. Elle devrait permettre de mieux lutter contre les trafics tout en favorisant le dialogue avec les pays de transit. Cela paraît être une bonne idée, il serait surtout temps d’arrêter de voir les migrants comme une menace et de concevoir l'immigration autrement qu'en terme de répression.