L'amour n'existe pas

Article publié le 3 novembre 2014
Article publié le 3 novembre 2014

C'est ainsi que commence Tin Maung Htwe, un jeune Birman que vient de terminer ses études à Hongkong, toute une leçon de philosophie bouddhiste. Il était, comme dans le poème de Lorca, 5 heures du soir.

Je sortais tout juste de ma dernière réunion de la journée au Forum mondial de la Démocratie, à Strasbourg. Après avoir réfléchi à la question de savoir si l'art peut avoir ou non de l'influence sur la démocratie, après une formation accélérée sur les valeurs du Conseil de l'Europe (que l'on peut résumer au respect des Droits de l'Homme et le règne de la loi) et après préparé à fond la vidéo que nous avions tournée le jour même et dont nous ferons le montage demain afin d'attirer l'attention des politiciens participant au forum sur le potentiel des jeunes à changer les choses, je me suis effondrée sur le canapé, épuisée, et n'avais plus qu'une envie : que mon cerveau arrête de penser en plusieurs langues à la fois. C'est ainsi que j'étais, abattue, lorsque je l'ai vu.

Tin était assis à l'une des tables du Centre européen de la Jeunesse, avec son ordinateur, sur le point de se mettre au travail. Il avait été la première personne avec qui j'avais parlé le matin même. Matinaux tous les deux, nous étions les premiers de l'hôtel Ibis Gare à descendre prendre le petit-déjeuner. Nous nous étions assis ensemble et avions commencé à discuter. De choses banales au début, puis nous avions parlé de religion, de politique, et même de la fameuse indépendance de la Catalogne. Dans le bus pour aller au Forum, nous nous étions assis ensemble et nous nous étions croisés à plusieurs reprises au cours de la journée.

"L'amour n'existe pas", a-t-il sorti alors que je venais de raconter à Amit, un avocat des Droits de l'Homme indien, mon histoire qui est une magnifique histoire d'amour. Ma première réaction fut l'indignation : comment l'amour ne peut-il pas exister alors que moi, je passe ma vie à aimer ? À ma réaction passionnée de femme méditerranéenne, Tin m'opposa sa tranquillité d'homme asiatique.

"L'amour n'existe pas et croire en lui ne fait que créer de la douleur". Et il commença à argumenter, toujours avec beaucoup de calme et très sûr de lui. "L'amour est, comme Dieu, un mensonge que les hommes inventent pour vivre en société." "Quand nous parlons d'amour, nous parlons de proximité, de partage de valeurs". "Mais l'attachement matériel aux choses et aux personnes ne produit que de la souffrance." "L'amour n'existe pas, ce dont nous avons besoin, c'est de paix intérieure." "L'amour, ce n'est qu'un mot", me dit-il. Je lui répondis avec mon âme d'Occidentale : "c'est clair que l'amour est une construction sociale, comme tout dans la vie." Non, non, niait-il en hochant la tête. Nous ne parlions vraiment pas des mêmes choses.

Je suis restées pensive un moment. Je me suis souvenue qu'il y avait de cela quelques semaines, c'était moi qui assurais au cours d'un discours de bar que l'amour n'existait pas. Mais mon affirmation était alors beaucoup plus amère que celle de Tin. C'est ainsi que, inspirée par sa paix bouddhiste, je me suis tue et ai écouté sa leçon de comment ne pas avoir mal. Et à ce moment précis, je me suis souvenue des mots de Antje Rothemund, chef du Service de la Jeunesse du Conseil de l'Europe, qui, lors de la session plénière de la matinée, nous avaient encouragés à ne pas perdre espoir : "nous ne sommes pas là, à ce forum, seulement pour parler, mais aussi pour écouter". Peut-être que si nous nous écoutions plus les uns les autres, nous n'aurions plus jamais besoin d'organiser un Forum mondial de la Démocratie.