L'amour germano-turc à Berlin : fiction ou normalité ?

Article publié le 19 juin 2012
Article publié le 19 juin 2012
Un couple mixte, germano-turc, décide de s’établir avec ses enfants en plein cœur de l’Allemagne contemporaine. Voilà de quoi planter le décor de Family Mix, célèbre série télé allemande, qui a constitué pour nous le point de départ d’une enquête portant sur l’intégration de la communauté turque en Allemagne.
Reste à savoir si cette série nous montre quelque chose qui, sans que nous nous en soyons aperçus, existe depuis longtemps déjà. Plongée dans le quartier cosmopolite de Berlin, Kreuzberg.

Une série allemande qui, pour la première fois, s’attaque à la question turque sous un angle original : celui de l’ironie. Voilà ce qu’est Family Mix (Türkisch für Anfänger, est le titre original allemand). Et pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire, permettez moi de vous faire un bref résumé : Doris, mère, allemande et psychologue, rencontre Metin, policier d’origine turque. Ces deux-là tombent amoureux et décident de fonder une vraie famille, à laquelle viennent s’ajouter Lena et Nils, les enfants de Doris, ainsi que Yagmur et Cem, ceux de Metin. Nous suivons toutes les péripéties à travers les yeux de Lena, en perpétuel conflit avec Cem, jeune ado incarnant le stéréotype du garçon turc un peu fanfaron qui a grandi en banlieue.

En fait, rien de plus qu’une histoire racontant la vie d’une famille dans le Berlin multiculturel post 1989. Mais la grande question est de savoir s’il s’agit d’une description fidèle à la réalité ou tout simplement d’une fiction. Pour le savoir, je me suis envolé pour la capitale allemande, qui - sur ses 3,4 millions d’habitants - compte environ 130 000 turcs, c’est-à-dire la plus grande concentration en Europe, en dehors des frontières d’Ankara. La communauté turque est arrivée à Berlin dans les années soixante, soixante-dix puis s’est stabilisée dans les ghettos de Berlin ouest - Kreuzberg et Neukölln - quartiers situés près du mur, dans lesquels les appartements ne valent presque rien. Aujourd’hui encore ces quartiers restent les plus multiculturels de la ville : si Kreuzberg est, au moins en partie, devenu un coin à la mode, c’est Neukölln que l’on qualifie de « quartier difficile ».

Vrai multiculturalisme ou manière de faire des affaires ?

Il suffit de se balader dans les rues pour s’apercevoir qu’ici le multiculturalisme est le pain quotidien des riverains. Pourtant, rien de ce que je vois ne fait penser au mot « intégration». Beaucoup d’ethnies différentes, notamment les Allemands, semblent se mélanger uniquement pour faire des affaires au marché ou dans les magasins. Des groupes qui n’ont finalement comme point commun que le fait d’habiter dans la même ville. Alors dans tout ça, où sont les familles mixtes ? Nulle part ! C’est bien là le premier indice prouvant que la série raconte en réalité une situation vécue par une minorité de Berlinois.

Ce point de vue est également partagé par Sezen Tatlici-Ince (jeune femme aux origines turques, présidente de l’association Typisch Deutsh) que j’ai rencontrée à la Postdamer Platz, haut lieu de la réunification allemande. C’est cette même place qui a, sans doute symboliquement, accueilli le Festival de la culture turque ces derniers jours. A la question : « La série télé représente-t-elle la réalité ? », elle répond : « Je peux affirmer avec certitude que ce n’est pas ainsi. Une vraie famille mixte ne ressemble pas à ce modèle : il existe peu de couples de ce type, mais pour ceux qui décident de vivre ensemble, la question de la différence ne se pose même pas. Ils sont tellement bien intégrés que des exagérations comme celles que l’on retrouve dans la série ne peuvent pas exister. »

Une obsession : l’intégration par l’inscription dans la normalité 

Sezen nous explique avec fermeté son opinion sur la situation actuelle : « En Allemagne, le multiculturalisme est une réalité. Bien sûr, tout n’est pas toujours rose, mais je suis sûre que pour faire tomber les barrières, la solution est avant tout à chercher du côté de la ‘normalité’, comme par exemple le fait de voir des personnes d’origines différentes travailler à la banque ou à la poste. En cela, les projets du gouvernement - à la fois grands et coûteux - sont inutiles. Nous devons plutôt soutenir les initiatives sur le terrain, parler avec les jeunes du ghetto en leur montrant qu’ils peuvent en sortir. »

Et si Sezen incarne la possibilité de réussir à devenir active dans la société en partant du bas, un autre moyen de s’intégrer est visible dans la série. En effet, Metin est policier. Autrement dit, un métier dans lequel on retrouve une signification symbolique profonde : un choix du metteur en scène qui n’est sans doute pas le fruit du hasard…Par ailleurs, on retrouve également cette même normalité dans l’histoire de Ben Serder Bulat, étudiant allemand, né en Allemagne de parents turcs. Ben m’a accompagné dans ma découverte du véritable Berlin multiculturel et m’a raconté son histoire dans un des kebabs de la zone de Kottbusser Tor, en plein milieu de Kreuzberg : « En ce qui me concerne, je me sens berlinois. Je suis né ici, j’ai étudié ici, et mes amis sont aussi bien d’origines allemande que turque. Je sais qu’il ne s’agit que de ma propre expérience et je suis conscient qu’il existe d’autres réalités, notamment dans les écoles de quartiers dans lesquelles on ne parle pas allemand parce que la majorité des élèves sont Turcs. C’est principalement sur ces cas que nous devons porter notre attention, en expliquant aux jeunes que l’intégration est une réalité, et que, pour qu’elle s’inscrive comme étant la normalité, la seule solution est l’engagement. Un engagement qui doit tout de même venir des deux parties. »

« Il est normal que la société allemande ne soit plus celle d’il y a quarante ans »

Pour réussir à me faire une meilleure idée quant à la possibilité pour Family Mix de s’insérer dans la réalité berlinoise, j’ai décidé de rencontrer Christina Heuschen, jeune étudiante allemande qui a analysé la série dans sa thèse de bachelor : « Personnellement je ne crois pas que la vision de la protagoniste puisse être représentative de ce que les jeunes pensent sur ce sujet. En réalité, tout dépend du bagage de chacun. Si au cours de ta vie tu n’as jamais connu quelqu’un ayant une culture différente, il est clair que la réaction naturelle est de croire aux stéréotypes présentés par la série. En même temps, je suis convaincue que le seul fait de parler de tout cela, même dans des termes ironiques, est un pas en avant dans le sens où cela permet au grand public de comprendre qu’il est normal que la société allemande ne soit plus celle d’il y a quarante ans. »

Le voyage à Berlin - destiné à comprendre si une série télé est en mesure de représenter une réalité aussi complexe - m’a permis d’aboutir à une certitude : sans communication, l’intégration est impossible. Si un téléfilm, aussi normal soit-il, ne parvient pas à décrire sous tous ses aspects une question qui présente mille facettes. Il n’en reste pas moins qu’il constitue un moyen d’en parler, un pas en avant par rapport à l’indifférence qui entoure souvent ces thèmes. Et qui sait si une série ironique, avec des frères qui se retrouvent à vivre ensemble et un policier turc, pourrait néanmoins représenter le début de cette normalité, qu’ils cherchent finalement tous désespérément. J’ai vécu un peu de cette normalité ces derniers jours, j’ai fait la connaissance de jeunes d’origine turque qui étudient, travaillent et sont fiers d’être allemands. Sans doute le signe d’un changement qui va dans la bonne direction. 

Cet article fait partie de Multikulti on the Ground, 2011-2012, une série de reportages sur le multiculturalisme réalisés par cafebabel.com en Europe. Un grand merci à la rédaction locale de cafebabel Berlin.

Toutes les photos : © courtoisie de la page Facebook officielle de la série ; Vidéo : Family Mix (cc) bugbenny/YouTube