L'Allemagne, les États-Unis et mon identité au large

Article publié le 27 octobre 2014
Article publié le 27 octobre 2014

Je suis allemand et américain de naissance. Pourtant, je ne me sens chez moi nulle part. Coincé dans cet espace frontière entre cultures et idées, je dérive d'une identité à l'autre, sans jamais en trouver une que je pourrais considérer comme la mienne. Mais, n'est-ce pas mieux ainsi ?

La plupart des gens qui ont soit voyagé à travers le monde, ont de la famille ou des amis dans d'autres pays, ou qui ont grandi en parlant plusieurs langues ont ressenti des divisions internes d'identité. J'irai même jusqu'à dire que la génération moderne actuelle traverse une crise d'identité. Avec le changement climatique, toutes ces guerres sans fin, et les normes culturelles qui changent sans doute plus rapidement aujourd'hui qu'avant le boom d'Internet, cette identité est devenue modulable. Cependant, trouver une identité n'est pas la question. Créer des identités fixes est dangeureux dans une période où nous devrions travailler ensemble en tant qu'humains, à travers les frontières, pour rendre ce monde meilleur et plus petit, plutôt que de s'accrocher à des définitions singulières de notre identité et notre place dans le monde.

Pendant toute ma vie, j'ai été divisé entre deux paradigmes, deux identités pour ainsi dire. Mon père est né en Allemagne pendant la Deuxième Guerre mondiale et a grandi dans le contexte d'après guerre. Ma mère est née aux États-Unis de parents qui furent hippies dans les années 60. En grandissant, j'ai eu du mal à m'identifier avec ces deux cultures, ou même avec ces générations d'ailleurs. Comment pouvais-je, après tout, choisir un camp alors que j'avais eu des expériences positives des deux côtés, des expériences qui resteront à jamais de merveilleux souvenirs?

Une profonde aversion pour le sectarisme

« Ein bisschen Weiß, ein bisschen Rot, und du siehst aus wie ein Idiot », ou en français : « un petit peu de blanc, un petit peu de rouge, et t'as l'air d'un idiot ». Il s'agit là des paroles chantées par des fans allemands plein de joie, après la demi-finale de Coupe d'Europe en 2008 entre l'Allemangne et la Turquie. L'Allemagne a gagné 3-2. Au début, mes amis et moi hésitions à aller voir le match. Nous nous sommes dit quel que soit le résultat du match, il y aurait de la bagarre, voire des émeutes. Comme beaucoup de gens le savent peut-être déjà, il y a des tensions très fortes entre les immigrants turcs et certains Allemands qui frappaient encore les tambours nationalistes de guerre. En face de mes amis et moi dans le wagon était assis un groupe de quatre Turcs. L'un d'entre eux se dressa en réponse au chant, applaudit et dit avec un franc sourire, « c'était un très bon match ». Sa réponse était tellement poignante que j'avais honte d'être allemand, elle m'a fait déplorer le fait que nous vivions toujours dans un monde de frontières géopolitiques. C'était à ce moment-là que j'ai commencé à développer une aversion pour le sectarisme et les ferventes identifications de soi (self-identifications).

Pourquoi aurait-on besoin d'une identité fixe ?

Ce que j'ai réalisé lors de mes 22 années autour du soleil, c'est que si je veux espérer avoir une « identité », alors elle se trouve dans un semblant d'identité que je m'octroie en adaptant et en changeant en fonction de mes expériences et des gens que je rencontre. Certains pourraient considérer ça comme de la métamorphose, d'autres, comme un leurre. Cependant, ne changeons-nous pas constamment de forme tout au long de notre vie ? Ne sommes-nous pas inspirés par de nouvelles idées et rencontres, et ne nous redéfinissons-nous pas quotidiennement ? Si nous nous permettons d'avoir une identité fluide, qui n'est en fait pas du tout une « identité », la tromperie ne devient plus un problème, du moment que nous agissons d'une manière qui corresponde à notre authentique être intérieur. S'il y a des gens qui en trompent d'autres ou eux-mêmes, ce sont des gens comme ces Allemands dans le train qui se réjouissent d'une identité « supérieure », une identité fixe qui, dans ce cas, s'avère nationaliste.

Ils se trompent eux-mêmes car s'ils n'avaient pas créer de barrière par leur sectarisme, alors les Allemands et les Turcs à bord du train seraient peut-être devenus amis, et auraient célébrer ensemble les efforts et prouesses athlétiques des joueurs. Il y aurait alors eu davantage de raisons pour déborder de joie. Je pourrais dire que je suis Américain, ou que je viens d'Allemagne. Je pourrais déclarer ma passion pour la musique irlandaise ou l'encens que je brûle pendant que je cuisine un plat de couscous à la marocaine. Je pourrais même me proclamer bouddhiste aimant un bon verre de vin toscanais plein de tanin après  dîner, pendant qu'il lit un bon livre de poésie. Toutes ces habitudes pourraient bien avoir contribuer à définir qui je suis aujourd'hui, mais elles ne constituent pas une identité fixe. Le fait est que je préfèrerais passer ma vie sans une identité spécifique de manière à me donner la possibilité de me redéfinir comme je ne l'aurais jamais imaginé. Je n'approche peut-être pas le concept d'identité de la bonne façon, mais au moins ça me donne l'espoir que pouvoir reconnaître et me sentir lié à toutes les différente formes de beauté et de savoirs que les autres cultures à travers le monde ont à offrir.

Cet article fait partie de la série « Identités transfrontalières » (Cross-Boarder Identities), originalement créée par l'équipe de Cafébabel Berlín.