L'AfD à Berlin : la jeunesse sur courant alternatif

Article publié le 21 mai 2016
Article publié le 21 mai 2016

Le parti de la contestation Alternative pour l'Allemagne et son mouvement Jeunesse Alternative récoltent des sympathisants et des votes potentiels d'électeurs de droite et de gauche, y compris à Berlin. Plongée dans un mouvement décomplexé qui, en plus de proposer une vraie alternative chez les jeunes, entend carrément combler un vide. Béant.

Un petit groupe haut en couleur d'environ 60 jeunes se réunit autour d'un vieux fourgon Volkswagen, arborant des mégaphones, à Alexanderplatz dans le centre de Berlin. Ils agitent des grandes bannières demandant au gouvernement allemand de mettre un terme à l'accord passé avec la Turquie concernant les réfugiés et d'en accueillir davantage.

L'ambiance pourrait presque sembler festive si quatre fourgons de police n'escortaient pas la manifestation autour de l'hôtel de ville - deux à l'avant et deux à l'arrière. « On ne sait jamais si les choses vont tourner au vinaigre », déclare Moussa*, un demandeur d'asile malien de l'une des Unions de Réfugiés locales, qui brandit une pancarte sur laquelle il est écrit : « Pas de monde sans migrations ». 

Je lui demande si lui ou ses amis ont jamais été la cible de violences, mais il nie prudemment. L'une de ses amies, Lisa*, déclare que la violence explicite est rare à Berlin, mais qu'on doit malgré tout faire attention. Il n'est pas si rare que de telles manifestations soient suivies de contre-manifestations, et si les policiers ne bouclaient pas la zone, on ne sait pas jusqu'où cela irait.

Une radicalisation progressive

Il y a tout juste vingt ans, lors du processus de réunification de l'Allemagne, l'Est et l'Ouest ont tous deux connu massacres de migrants et crimes de haine. Lorsque la crise des réfugiés a atteint l'Allemagne après l'appel aux frontières ouvertes d'Angela Merkel à l'automne 2015 - appel de courte durée - la montée de la droite contre l'immigration semble être de nouveau la tendance. 

Cette fois elle n'est pas confinée aux marges de la société, mais elle se faufile lentement dans les principaux partis politiques. « Je n'ai pas tant peur des malfrats que des politiciens », dit Moussa. S'il y a un mouvement qui illustre la tendance dangereuse de la politique qui se radicalise, c'est Alternative für Deutschland (AfD, ou Alternative pour l'Allemagne en français) et sa section de jeunes Junge Alternative (JA).

AfD, qui était à l'origine un parti dirigé par des économistes militants contre le sauvetage financier de la Grèce, a vraiment pris de l'ampleur une fois qu'il a mis à la porte son premier leader et co-fondateur Bernd Lucke et - sous la direction de Frauke Petry - s'est positionné contre les demandeurs d'asile l'année dernière.

« Au départ, le parti AfD était modérément de droite et économiquement libéral, principalement focalisé sur le retrait de l'Allemagne de la zone euro », explique le professeur Dieter Rucht, chercheur au Centre de sciences sociales de Berlin. « Aujourd'hui c'est un parti populiste de droite, mais qui a des points communs significatifs avec une idéologie d'extrême droite, bien qu'éloignée de celle des groupuscules nazis. »

« Rien ne nous oblige à être guindés »

Pratiquement du jour au lendemain, le parti qui se consacrait à un seul problème est devenu le défenseur d'un mélange complexe de politiques conservatrices et libérales. Il s'oppose à l'entrée des réfugiés sur le territoire et au port du voile dans les lieux publics. Dans le même temps, il soutient l'idée libertaire d'abolir le salaire minimum, tout en étant en faveur, comme les conservateurs, du rôle traditionnel de la femme au foyer. Comme un symbole, un membre de la Jeunesse Alternative de Saxe a un jour écrit sur une pancarte : « Je ne suis pas féministe, car femme au foyer est une vraie profession. »

Le parti s'oppose à la légalisation du cannabis, autre position conservatrice, mais également au TTIP (Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement, ndt), élément-phare du programme de la gauche. Par conséquent, on relève un certain nombre de bizarreries, telles qu'un tweet de Jeunesse Alternative à Berlin concernant une manifestation contre l'accord commercial organisée par le parti d'extrême gauche Die Linke : « La prochaine fois vous pourriez avoir 2 000 supporters si vous faisiez appel à nous ». 

Les deux côtés de l'échiquier politique se rejoignent tellement sur certaines questions politiques (ainsi que sur le plan de la rhétorique) que le journal Die Welt a publié un quiz dans lequel les lecteurs devait attribuer certaines déclarations politiques à l'un des deux partis : AfD ou Die Linke. 

Mais qu'est-ce qui attire les jeunes vers un mélange aussi étrange d'idéologies ? La réponse est assez évidente : la désillusion par rapport aux principaux partis politiques. « Une partie de la jeunesse se sent complètement en décalage avec les courants politiques majeurs. Elle est désorientée et s'inquiète pour son avenir », déclare le professeur Rucht. Il ajoute que ces jeunes cherchent des solutions simples et claires à ces problèmes.

Cependant, le vice-président de JA, John-Lukas Langkamp, ne voit pas les choses du même oeil : « Les politiciens majoritaires tentent de résoudre des problèmes qu'ils ne peuvent pas solutionner - comme la crise de la dette dans la zone euro - en proposant des solutions simples pour éviter la défaite aux élections. C'est notre avenir qu'ils mettent en péril, ils ne cherchent pas à prendre le problème à sa source ».

Pourtant, la simplicité a sans aucun doute un rôle à jouer quand il s'agit de se rassembler. « La JA est une organisation de jeunes nouvelle et différente. Contrairement aux autres mouvements politiques comme la Junge Union du parti CDU, rien ne nous oblige à être guindés. Nos membres sont libres de participer », explique Langkamp.

Entrer dans les rangs des grands partis peut s'avérer accablant et gravir les échelons n'est pas donné à tout le monde. Au sein de la JA-Berlin, qui compte une quarantaine de membres actifs, il est bien plus facile de briller. « Le prototype du militant de la JA est un jeune homme diplômé, âgé de 20 à 26 ans », affirme Langkamp. On le voit sur le site web de l'organisation : toutes les photos montrent des jeunes hommes blancs souriant. Rien à voir avec l'image habituelle des nationalistes d'extrême droite. 

« Notre processus d'intégration des nouveaux membres est très rigoureux et détaillé », précise Langkamp, ajoutant que s'ils trouvent des éléments de nature radicale ou extrémiste dans une demande d'adhésion, ou si l'adhérent potentiel laisse transparaître son soutien au parti ultranationaliste Nationaldemokratische Partei Deutschlands, ils refusent immédiatement sa candidature.

Combler un vide

Il n'en a pas toujours été ainsi. Éliminer les éléments d'extrême droite des rangs de la JA et la faire reconnaître comme mouvement officiel de la jeunesse par AfD a pris pratiquement deux ans. Les commentaires particulièrement xénophobes d'adeptes de la JA ont même indigné le ministre des Finances Wolfgang Schäeuble, qui les a qualifiés de « honteux pour l'Allemagne ». C'est la JA de Cologne qui a convié le leader du UKIP, Nigel Farage, en 2014, alors qu'AfD tentait de s'éloigner de son image très répandue de parti anti-immigration. Depuis lors, c'est précisément la position qu'a adoptée le parti. 

Bien qu'AfD ne soit pas particulièrement populaire dans la capitale allemande, qui se situe plutôt à gauche du paysage politique, les derniers sondages de l'agence Infratest révèlent une croissance exponentielle du soutien au parti de la contestation à Berlin : AfD est passé de 5 % des intentions de vote en septembre dernier au chiffre ahurissant de 20 % dans les banlieues de l'est de Berlin, devenant ainsi le deuxième parti favori au mois d'avril.

Pendant ce temps, le classement de tous les autres partis majeurs, y compris Die Linke, recule. Bien qu'il ne soit pas aussi significatif, le soutien de l'opinion publique à AfD dans la partie occidentale de la ville est également en augmentation. Le parti récupère des sympathisants de droite comme de gauche, et pas uniquement des électeurs potentiels. À la tête du parti à Berlin, on trouve d'anciens politiciens de Die Linke ainsi que de la Christian Social Union (CSU), alors que d'anciens membres de la Christian Democratic Union (CDU) d'Angela Merkel se présentent aux élections. Parmi les leaders de la jeunesse, certains ont des liens avec les mouvements « Identité » et « Liberté ».

Il peut sembler étrange qu'une telle variété d'électeurs se rassemblent, mais il y a des raisons concrètes à cela. Une récente étude de l'Open Society Institute a mis en lumière le mécontentement des gens lié au fait que l'administration locale passe outre leur volonté pour la construction d'abris pour les réfugiés. Que ce soit dans les quartiers moins aisés tels que Marzahn-Hellersdorf (où AfD a obtenu 11,7 % des votes aux élections parlementaires européennes en 2014, ndlr) ou dans les banlieues de classes moyennes comme à Biesdorf, le problème est le même : il y a un terrain inoccupé en attente d'être développé, mais les autorités, sans consulter la population locale, y ont construit des logements provisoires pour les réfugiés. Ce genre de prise de décision semble avoir créé un vide entre la population et les politiques, un vide qui a besoin d'être comblé par quelque chose comme l'Alternative pour l'Allemagne. 

___

* Nom d'emprunt    

    ___

Cet article fait partie de notre série de reportages « EUtoo », un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commisson européenne.