Laeken relance le nationalisme

Article publié le 27 février 2002
Publié par la communauté
Article publié le 27 février 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le Conseil européen de Laeken devait répondre à une série de défis cruciaux pour l’Union. Son échec pourrait préluder à une dérive nationaliste

Les partenaires européens se sont présentés à Laeken avec l’objectif déclaré d’offrir un remède à l’actuelle asymétrie entre une intégration monétaire poussée à son extrême limite avec l’introduction matérielle de la monnaie unique et une intégration politique (et également économique par de nombreux aspects) qui manque encore de souffle.

Il faut avant tout souligner combien les résultats du Conseil européen ont été pour le moins contradictoires. L’idéal européiste, défendu et diffusé, au moins dans les intentions, par la commission Prodi a reçu une très forte impulsion grâce à la création d’une Convention qui sera dirigée par l’ex président de la République française, Giscard d’Estaing. Ses travaux devront offrir des réponses aux innombrables questions soulevées dans la Déclaration précédant le sommet de Laeken, réponses qui traceront le futur à long terme de la maison commune européenne. La Convention devra définir la direction européenne en particulier sur les thèmes tels que l’élargissement, la démocratisation des institutions, l’union politique, la défense, l’espace judiciaire commun, l’harmonisation des législations et des politiques internes.

Giscard, un choix critiquable par des méthodes critiquables

Au-delà des critiques portant sur le choix d’un homme d’avant hier (d’après les socialistes européens) pour conduire une équipe complexe de techniciens et politiques qui devront moderniser, démocratiser et réinventer l’organisation et les politiques de l’Union, la façon dont on est arrivé à la désignation de Giscard peut faire douter de la bonne foi et des bonnes intentions de nombreux chefs d’Etats et de gouvernement.

Le sommet du Conseil européen a été précédé de rencontres bilatérales serrées entre les diplomates des Etats membres, de façon à réduire au minimum la bagarre au moment de la signature. Mais ce serait pêcher par naïveté que de penser que chaque décision prise ait été considérée de façon autonome, sans avoir été insérée dans une logique de donnant-donnant impliquant les 15 Etats membres. Les négociations frénétiques qui ont eu lieu devaient mener à une solution apte à transformer au moins en jeu à somme nulle l’entrelacement complexe des rivalités. Ce point est certes banal, mais décisif si l’on veut évaluer l’efficacité concrète des mécanismes décisionnels de l’Union : maximiser le rôle des chefs d’Etat et de gouvernement entraîne-t-il la maximisation du rôle de l’Union elle-même ? De ce qu’on en a vu, la réponse est non.

Faisons le bilan de ce qui s’est passé à Laeken : à l’ordre du jour, en dehors du lancement de la Convention sus-mentionnée, il y avait la désignation des lieux d’accueil des agences européennes en charge des matières sur lesquelles l’Union veut développer une position commune, comme par exemple la sécurité maritime ou alimentaire ou les politiques d’immigration. Le paquet proposé par la Présidence belge n’ a pas été adopté à cause des vetos français et italien et aux réserves de la Suède. Il sera réexaminé à Barcelone, en mars prochain, de façon à trouver une solution qui satisfasse tout le monde. C’est justement pour satisfaire tout le monde que le nombre d’autorités et de bureaux s’est vu multiplié de façon artificielle et maladroite, jusqu’à l’épuisement des matières méritant d’avoir une institution ad hoc. Les appétits interminables des leaders de l’Union n’ont pas été du tout rassasiés ; et ceci au détriment du lancement d’une série d’initiatives qui auraient non seulement pu marquer une avancée significative vers l’intégration mais qui auraient également fait du bien à leur image de soi-disant euro-enthousiastes. Les égoïsmes nationaux ont ainsi bloqué un processus qui aurait bénéficié à l’Europe dans son ensemble et son report n’apporte rien à nos leaders batailleurs qui n’ont pas non plus cherché à exposer leurs raisons avec des arguments suffisamment sérieux . Leur défense de l’intérêt national ne ressemble à rien d’autre qu’à une pure question de prestige.

Des chaînes d’informations européennes accessibles au grand public

La Convention - qui débouchera sur une conférence intergouvernementale devant, on l’espère, conduire à la signature d’un nouveau traité pour fin 2003-début 2004 - a la lourde tâche de donner vie à l’idéal et aussi aux intérêts plus concrets de l’Europe en atténuant les passions nationalistes, inévitables obstacles à la réelle compréhension critique de ce que l’Union devrait être. Dans ce cadre, il serait opportun de lancer des chaînes d’informations européennes accessibles au grand public, débarrassées de la propagande euro-enthousiaste et qui auraient le mérite de filtrer le théâtre de guignols de la politique interne qui contamine inévitablement les débats sur les questions de plus ample envergure. La politique intérieure est désormais en train de se transformer en politique de dimension européenne, étant donné l’interdépendance entre les gouvernements et le poids croissant des thèmes communautaires sur les campagnes électorales. Reléguer les politiques nationales au rang de politique régionale n’est qu’une question de fonctions et de pouvoirs. Le problème de l’information se greffe sur le discours d’une plus grande démocratisation des institutions et aussi sur la question de la participation de la société civile dans le débat en cours.

Si, de toutes parts, la Convention est un peu perçue comme un succès du simple fait de son existence, il faut néanmoins attendre les résultats de ses travaux, la genèse d’un nouveau traité et son éventuelle ratification par le Parlement de Strasbourg. Il ne fait aucun doute que l’élargissement, considéré comme une issue inévitable par tous les leaders qui ne veulent pas être taxés d’eurosceptiscisme, représente pour beaucoup de citoyens un grand point d’interrogation : quel sera son impact sur l’emploi, l’immigration, sur les politiques de développement ? Le fait que les réponses à ces questions vont être données par des hommes politiques en campagne électorale peut se révéler particulièrement dangereux pour une compréhension efficace de l’évolution de l’Europe.