L’adultère d’Erdogan

Article publié le 29 septembre 2005
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Article publié le 29 septembre 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La réforme du Code Pénal turc en 2004 a conduit le Premier ministre Erdogan à naviguer entre deux partenaires exigeants : l’UE et les conservateurs de son propre parti, l’AKP

Le projet de loi turque sur la pénalisation de l’adultère a engendré une rupture du mariage entre UE et Turquie. C’est l’aile conservatrice du parti turc au gouvernement, l’AKP, qui a incité le Premier ministre Recepp Tayyip Erdogan à voter cette loi dans le cadre de la réforme du droit pénal turc. Face à l’objection consternée de Bruxelles, Erdogan a réagi de manière butée en affirmant que l’affaire relevait purement et simplement d’Ankara, ne concernant en aucun cas l’Union. La réforme du droit pénal turc est pourtant loin d’incarner une affaire turque, puisqu’elle vise à préparer la Turquie aux standards fixés par Bruxelles en vue de l’adhésion.

Sauver la face ?

La loi sur l’adultère est une énigme. Elle ne rend compte ni d’une volonté de moderniser le droit pénal ni d’un effort pour se conformer aux critères de l’UE. Et le moment n’aurait pas pu être plus mal choisi. Erdogan, si pragmatique jusqu’alors, aurait-il révèlé sa véritable nature, celle d’un nationaliste désireux d’islamiser la Turquie ?

Non, cette disposition législative devrait plutôt être perçue comme une concession à l’aile droite de son parti, pour qui le processus de réforme semble trop rapide et radical. L’AKP ne se retrouve plus dans la politique menée par Erdogan et redoute qu’il sacrifie le programme du parti sur l’autel de l’accession à l’UE. Les conservateurs craignent ainsi que l’entrée dans l’UE ne requière pas seulement la démocratie et les droits de l’homme mais provoque parallèlement une perte de l’identité turque. Erdogan leur a mis du baume au cœur lorsqu’il a annoncé que la Turquie ne devait pas imiter aveuglèment l’Europe. Considérer l’Ouest comme un modèle parfait signifierait déchéance et abandon de soi.

Mais la peur des conservateurs est constamment nourrie par les discussions en cours entre les 25. Souvent on y entend que la Turquie, en tant que pays musulman, n’a pas sa place au sein de l’Europe chrétienne. Hypocritement, on lui demande de commencer par respecter les standards européens en matière de démocratie et de droits de l’homme, tout en laissant entendre que ces valeurs sont parfois incompatibles avec l’islam. En clair, si la Turquie veut faire partie de l’Europe, elle doit se transformer pour être comme nous.

Mais a dire vrai sur le continent, il n’y a pas d’unité d’identité et de culture européenne. De nombreux Européens « convaincus » par le projet communautaire sont d’ailleurs amèrement conscients du manque d’une telle identité commune. Si les responsables cessaient d’avancer systématiquement le prétexte « culturel » comme barricade à l’entrée de la Turquie, les Turcs eux-mêmes seraient probablement moins enclins à vouloir affirmer leurs différences.

Article publié le 5 octobre 2004 dans la rubrique Caféine