L’activiste Ahmed el-Senussi : prince libyen et héros des droits de l’homme

Article publié le 3 janvier 2012
Article publié le 3 janvier 2012
Actuellement membre du Conseil national de transition libyen, le prince était en isolement pendant son emprisonnement et n’a parlé à personne pendant neuf ans. Nous le rencontrons à Strasbourg à l’occasion de la remise du prix Sakharov pour la liberté de pensée en 2011 qu’il a remporté.

Avec la mort de Vaclav Havel et Kim Jung-Il à quelques jours d’écart seulement, c’est comme si des postes avaient été laissés vacants aux deux extrémités du spectre du Bien et du Mal. Qu’ont fait d’un côté un grand défenseur de la démocratie et des droits de l’homme et de l’autre un despote perturbé ? Les historiens et les psychologues le détermineront. Mais il demeure difficile de trouver des candidats suivant les traces d’Havel : quel meilleur endroit pour commencer à chercher que la cérémonie de remise du prix Sakharov pour la liberté de pensée ?

Le prince au petit pois

Nommé ainsi d’après le célèbre dissident soviétique et activiste des droits de l’homme, le prix est un évènement annuel depuis 1998 organisé par le Parlement européen pour honorer ceux qui se sont battus pour les droits de l’homme – et qui en ont payé le prix. Parfois, tel que dans le cas de Mohammed Bouazizi, c’est un prix à titre posthume. Bouazizi, l’un des lauréats du prix Sakharov cette année, est mort après s’être immolé par le feu pour protester contre le régime de Ben Ali en Tunisie. Là où il a sans aucun doute lancé le printemps arabe, d’autres ont traversé la région portée par la flamme.

Au Parlement européen à Strasbourg.

Cinq d’entre eux ont été choisis cette année pour le prix Sakharov, dont le prince libyen Ahmed el-Senussi. Un des plus anciens prisonniers politiques du monde, ce parent a la voix douce a 77ans et a passé 31 années de sa vie dans une prison du colonel Kadhafi avec une peine de mort planant en permanence sur lui. Désormais il doit participer à quarante interviews individuelles dans la journée, assister à une conférence de presse et prononcer un discours aux membres du Parlement, qui lui ont tous fait une standing ovation. Tous, à l’exception des membres du parti d’extrême-droite néerlandais, le Parti pour la liberté, dirigé par Geert Wilders. Le prince est musulman après tout. Cela conduira à un petit scandale sur Twitter et dans la presse néerlandaise. Mais el-Senussi se contente de l’ignorer avec une certaine dignité.

Libye 2012

« Je veux la réconciliation en Libye », déclare le prince, les mains jointes avec soin sur ses genoux. « Ceux en Libye qui ont commis de sérieux crimes devraient avoir un procès équitable, mais seulement eux. Les gens ont renversé le dictateur avec l’aide de l’Europe, mais il n’y avait pas de guerre entre les gens, pas de guerre civile. Seulement une lutte contre le régime. La Libye est une grande famille. » Le prince el-Senussi pointe les femmes et les jeunes comme deux des principales forces agissantes derrière le soulèvement. Bien qu’ils avaient beaucoup à perdre, ils ont défendu le bon combat et ont fait d’immenses sacrifices. Selon le prince, cela devrait se traduire par l’augmentation des droits politiques des femmes sous le nouveau régime. « Les jeunes ont fait trop de sacrifices – et pas seulement pendant le printemps arabe, qui était sur toutes les télévisions. Quand j’étais en prison, 1 200 jeunes éduqués furent exécutés en l’espace d’une journée. Et ce, dans la même prison. Nous les entendions crier, mais les médias ne l’ont jamais rapporté, personne en Occident n’en a jamais entendu parlé. » Pourtant, le prince est heureux du rôle des médias occidentaux – aussi bien les nouveaux que les anciens – joué dans la récente lutte en Libye. Les jeunes devraient avoir la garantie d’un accès libre aux médias sociaux comme Facebook ou Twitter, que le prince considère comme « une partie de la démocratie. »

« Quand j’étais en prison, 1 200 jeunes éduqués furent exécutés en l’espace d’une journée. Et ce, dans la même prison »

Modestement, le prince reconnaissant montre son prix Sakharov comme un symbole de la fin de l’isolement de la Libye, plutôt que comme son trophée personnel. Pourtant, il reconnaît que les Libyens sont heureux que ce prix lui soit remis. Il cite Nelson Mandela comme modèle : comme lui, le prince el-Senussi a trouvé la force en prison. « Nous ne perdions pas espoir. Je n’abandonnais pas ma dignité humaine. Nous pensions toujours que nos rêves deviendraient réalité, que nous verrions ce jour-là nous-mêmes. Maintenant, la liberté a finalement était atteinte. Si je pouvais rester optimiste en prison, je peux certainement l’être actuellement. » Il en va de l’avenir de la Libye comme de sa vie personnelle : il a appris que sa femme était morte lorsqu’il était en prison. Désormais, le prince représente activement les droits des prisonniers politiques dans le gouvernement de transition de la Libye. Il a seulement un message pour l’Europe et sa moustache grise tremble quand il dit ceci : « Nous ne sommes pas des terroristes, juste parce que nous sommes musulmans. Ne nous traitez pas comme tels. » Comme Havel avant lui, il sait qu’avec la liberté viennent les responsabilités.

Photos : Une ©  Ezequiel Scganetti ; Texte : (cc) European Parliament/flickr