La vieille Europe ne tient pas le rythme

Article publié le 4 novembre 2003
Publié par la communauté
Article publié le 4 novembre 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Quand on aborde le sujet de la fertilité, il n’y a qu’une seule chose à retenir : tandis que les Américains sont dans le coup, l’Europe est sur le déclin.

Le plus grand est-il toujours le meilleur ? Dans beaucoup de domaines de la vie, sûrement pas. Mais quand il s’agit de géopolitique, le consensus a toujours été un OUI ferme. Bien sûr, l’influence d’un état est relative et dépend de nombreux paramètres : la richesse par tête, bien sûr, en est un, évident ; puissance et alliances militaires en sont un autre. Il y aura toujours des états comme Israël, qui représenteront plus que leur poids, et d’autres comme l’Inde qui, pour le moment, voleront plus bas qu’ils ne devraient. Mais sur le long terme, la taille joue évidemment son rôle. Et pour cette raison, le futur potentiel de l’Europe en tant que super puissance apparaît hautement incertain.

En 1950, l’Europe de l’Ouest était deux fois plus peuplée que les Etats-Unis, avec une population de 304 millions d’habitants contre 152 millions. Ainsi, bien que les Européens fussent deux fois moins riches (par habitant) que leurs homologues américains, ils pouvaient au moins se féliciter d’être égaux en taille, économiquement parlant. Au fil des décennies, la situation a sensiblement évoluée : l’Europe s’est enrichie et le PIB total de chaque rive de l’Atlantique est resté approximativement équilibré.

Cependant, si les tendances actuelles concernant la population se confirment, la situation se renversera complètement d’ici 50 ans. La population de l’Europe serait en 2050 de 360 millions d’habitants, en diminution alors que la population américaine atteindra 550 millions de personnes, en augmentation. Imaginons la situation à venir.

Trop peu de travailleurs

L’Amérique, avec un revenu au moins supérieur d’un tiers à celui de l’UE, et avec au moins le double en population, aura presque un PIB trois fois supérieur à celui de l’Europe, qui s’éclipsera économiquement. L’Europe, même unie, ne sera plus vue, en comparaison des USA et du Japon, que comme un bloc à l’économie moyennement solide avec une force militaire marginale. Au côté d’une Amérique jeune et virile, l’Europe sera devenue âgée et impotente, grevée par une population âgée imposante difficilement soutenable. Bill Frey, un démographe de l’université du Michigan, estime que l’âge médian en Amérique en 2050 sera de 36,2 années, alors qu’il sera de 52,7 en Europe. Ainsi, en plus d’être petite, l’Europe aura à porter le fardeau d’une feuille de soins insupportable et n’accueillera que trop peu de travailleurs pour la payer.

En fait, cet état de fait présage un réalignement géopolitique plus large. Au 20ème siècle, le centre de gravité économique se situait dans l’océan Atlantique, entre New York, Londres et Paris. Au 21ème siècle, ce sera sans doute le Pacifique, de Shanghai à Los Angeles, en passant par Tokyo. Tandis que les économies des nouveaux tigres, en plus de celles du Japon, de la Californie, de l’Australie et bien sûr de la Chine s’envolent, l’Europe sera laissée loin derrière, comme une péninsule lointaine et fanée, de l’autre côté du globe. Un endroit où règneront musées, églises et châteaux. A travers les remarques de Rumsfeld sur la « Vielle Europe » et la récente tournée de Bush dans le pacifique, il est clair que l’administration américaine actuelle partage également cette vision.

Ce n’est bien entendu qu’une projection mentale. Mais les tendances démographiques et économiques la transformeront certainement en réalité. Après des décennies de déclin, le taux de fertilité américaine a rebondi jusqu’à 2,1 enfants par femme dans les années 90, alors que celui de l’Europe atteignait de nouveaux planchers, se maintenant en dessous de 1,4, chiffre bien inférieur au taux de reproduction. L’afflux massif d’immigrants aux Etats-Unis avec entre 11 et 20 millions de nouveaux entrants au cours de la dernière décennie (à opposer à la forteresse Europe avec ses barrières étanches) est un autre facteur démographique important. S’y ajoute la croissance économique explosive des Etats-Unis, pour confirmer les pronostics pessimistes précédents.

Retraités trop tôt ?

La première victime de cet écart démographique sera le système européen de retraites égalitaires. Bien que l’Europe puisse en principe supporter le système par répartition existant, par exemple en prélevant des taxes dans le cadre du marché unique européen et plus globalement de la mondialisation, les coûts économiques de long terme iront en augmentant. En Allemagne, par exemple, où les retraites absorbent maintenant 20% des revenus, les entreprises allemandes ont simplement cessées d’investir sur le territoire national. Au cours de la dernière décennie, 20 à 30% de l’investissement direct s’est recentré sur l’Europe centrale et orientale, et dans les dernières années de la décennie 1990 les entrées financières aux Etats-Unis ont plus que doublé. Le résultat : chômage et croissance stagnante en Allemagne. Ces problèmes vont sans aucun doute s’amplifier si la libéralisation commerciale et l’âge des populations de l’Europe de l’Ouest augmentent.

C’est pour cette raison que nous devons nous abstenir des commentaires narquois sur l’ampleur du déficit budgétaire américain. Il est parfois suggéré que l’Amérique, avec ses larges déficits, s’achemine vers une dette insoutenable, alors que l’Europe, avec sa fiscalité prudente (qui s’appuie sur le pacte de stabilité et de croissance) s’avèrera excédentaire. A moyen terme, disons d’ici 5 à 10 ans, ce sera peut-être vrai. Mais à long terme, le coût du financement des systèmes de retraites en Europe agira inévitablement comme un facteur puissant ramenant les nations d’Europe vers un déficit certain. On estime que d’ici 2050, la dette des gouvernements pourrait être équivalente à 150% du produit intérieur de l’Union européenne dans son ensemble, et à plus de 250% du PIB en Allemagne et en France. Pendant ce temps, les Etats-Unis verront leur dette passer en dessous de 100% de leur PIB. Alors que le fardeau s’alourdit des deux côtés de l’Atlantique, il pèsera plus lourd en Europe.

Le Déclin de l’Europe Continue ?

C’est un faux encouragement, mais les prévisions sur le long terme s’avèrent souvent fausses des décennies plus tard. Il est possible, par exemple, que le faible taux de fertilité en Europe reflète une petite anomalie sociologique, l’effet d’une génération de femmes retardant la venue de leur premier enfant au-delà de leur trentième anniversaire. Auquel cas les taux de fertilité européens pourraient bien commencer à augmenter dans la prochaine décennie. L’Europe pourrait aussi adopter une approche plus pragmatique envers l’immigration : la croissance de la population américaine depuis la fin de la guerre froide a été nourrie principalement par des arrivants mexicains, et il n’y a aucune raison pour que l’Europe ne puisse pas devenir une terre d’accueil pour les Russes, les Turcs et les Arabes de notre voisinage.

Mais, parce qu’après avoir interprété le monde, les peuples agissent et cherchent à le changer, les prévisions peuvent être faussées. Nous en savons déjà suffisamment quant à la nature de l’Europe en 2050. La vraie question est de savoir si les élites européennes sont réellement réceptives et si les peuples d’Europe sont prêts à de nouveaux changements. Au vu de l’agenda 2010 de l’Allemagne et des réformes houleuses programmées en France et en Italie, des signes encourageants apparaissent. Mais avec une croissance stagnante continuelle, et une prospérité historique relative, l’Europe a cependant atteint un point critique.

C’est seulement lors de crises que l’opinion publique semble être apte à forger un nouveau consensus. La vieille Europe devra vieillir encore beaucoup pour finalement entreprendre son rajeunissement.