La vieille Europe dénigre l’Etat providence

Article publié le 22 mars 2005
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Article publié le 22 mars 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Bruxelles encourage les restrictions budgétaires et l’Europe tente de s'y conformer. Cependant, cette stratégie n’aide pas les travailleurs européens. Analyse.

L’Etat providence en Europe se développe actuellement dans une atmosphère de plus en plus hostile. En effet, il perd son organisation centrale qui le caractérisait dans le passé. Les modèles d’Etats sociaux européens doivent désormais affronter une époque de restructurations et d’adaptations qui remettent partiellement en cause les anciens schémas.

Les quatre modèles de protection sociale

Historiquement, plusieurs modèles se sont dégagés. D’abord, il y a le modèle social-démocrate, dont les principes fondamentaux se retrouvent dans le rapport de Beveridge (1942) et s’appliquent dans les pays scandinaves. Deuxièmement, apparaît le modèle conservateur, d’inspiration bismarckienne, qui s’appuie sur les contributions à une caisse de prévoyance sociale et sur la protection du travailleur. La France et l’Allemagne en sont des exemples. Troisièmement vient le modèle libéral, présent en Irlande et Grande-Bretagne, de type assistancialiste et prévu principalement pour les classes nécessiteuses. Finalement, on trouve le modèle méditerranéen comme dans les pays du sud de l’Europe, caractérisé par une insuffisance de moyens.

Bien que ces différences persistent actuellement, les défis que l’Etat social en Europe doit affronter sont notamment les suivants : les changements observés au sein des modèles économiques (résumés dans le terme magique « globalisation » ), des structures sociales et familiales, des relations de travail (augmentation du travail flexible et précaire) et de la démographie (augmentation de l’espérance de vie et baisse des taux de natalité) imposent des modifications structurelles aux systèmes sociaux initialement inspirés des sociétés européennes d’après-guerre. En effet, aujourd’hui, ils ont des difficultés à s’adapter à la société post-industrielle. Ces défis doivent être repensés, sans signifier nécessairement une diminution du poids de l’Etat social, mais au contraire, son réengagement dans l’économie et la société.

Libre marché constitutionnalisé

Comment réagit l’Etat providence à ces questions ? En sept ans, de 1993 à 2000, la moyenne des dépenses sociales de l’Europe est baissé d’un point et demi du PIB, de 28,8% à 27,3%. C’est le résultat de la diminution des dépenses qui a eu lieu dans quelques-uns des Etats les plus généreux (Suède, Finlande, Allemagne, Pays-Bas) en partie contre-balancée par la croissance des dépenses dans les systèmes moins développés, comme en Grèce et au Portugal. En général, on peut donc parler d’une stabilisation -en tenant compte des maigres allocations de chômage- avec une tendance à la baisse.

Dans cette perspective, l’Europe relègue la question sociale au banc des affaires de seconde ou troisième importance. La Commission, s’appuyant sans cesse sur le pacte de stabilité et de croissance, recommande constamment des coupes dans les dépenses courantes (c’est-à-dire les pensions), sans compter sur une réelle coordination des politiques sociales. L’unique instrument utilisé, la coordination des politiques contre l’exclusion, a peu de poids et va franchement dans la voie d’un réajustement.

La Constitution, que les Etats ou les peuples européens sont appelés à ratifier en 2005-2006, n’aide pas à susciter l'intérêt communautaire. La protection sociale est succinctement cité dans l’article I-3, alors que dans l’article I-2, le libre marché et la concurrence parfaite s’est élevé au rang de principes constitutionnels, pesant de tout son poids au moment où le secteur lucratif privé exige le droit d’entrer dans la gestion des pensions, assurances et services sociaux.

Et les nouveaux Etats membres ? Ils régressent

Une autre occasion a été manquée lorsqu'on n'a pas introduit de critère social dans les négociations avec les dix nouveaux pays membres de l’Union. L’ouverture des marchés a constitué la priorité, comme l’incitation à la libre concurrence, les privatisations et le maintien de la stabilité monétaire et fiscale. Les résultats ? Dans les principaux Etats membres, on a observé une diminution des dépenses de l’Etat social : entre 1996 et 2000, la Hongrie est passée de 24,8 du PIB à 23,2%; la Pologne, de 25,5% à 24%; la Slovaquie, de 23,28% à 21,7% et la République tchèque s’est arrêtée à 20% environ.

Pire encore, lors de la transition des économies planifiées aux économies de marché, ces pays ont subi de fortes pressions de la BCE pour introduire des système de capitalisation obligatoire (contre le système solidaire et de redistribution en vigueur dans ces pays). L’adaptation à la nouvelle réalité sociale et économique a donc été traumatisante, et a amené une réforme des systèmes d’Etat providence, dans certains cas, peu cohérente. Si ces systèmes commencent à ressembler, en ce qui concerne la structure, à ceux d’Europe occidentale, quelques éléments ne convergent pas. C’est la cas de l’introduction d’un principe obligatoire pour les fonds de pension privée (avec les marchés financiers internes encore peu développés). En outre, dans quelques pays, il manque une clause de revalorisation des pensions en parallèle à l’inflation.

Les défis auquel l’Etat providence européen doit faire face impliquent certainement des efforts financiers importants. Selon un rapport du Comité de la politique économique de 2001, la part des dépenses dans les pensions et l’assistance sanitaire imposée par le vieillissement de la population pourra engloutir, dans 50 ans, entre 5,5% et 10% du PIB. Cela représente une pression considérable, mais, selon les mêmes experts, gérable, à condition que notre économie continue à croître et que les les déficits se maintiennent à l’équilibre. Afin que cela se réalise, la Commission, via la stratégie de Lisbonne, pousse déjà à l’augmentation du taux d’emploi, surtout féminin, et de la productivité (c’est-à-dire l’investissement dans la recherche et le développement). Mais il faut remarquer que l’UE ne soutient pas de la même manière les politiques d’aide à la maternité et les politiques de renforcement du travail (politiques actives, allocations de chômages, formation continue) qui augmenteraient la participation et la stabilité des travailleurs. Ces éléments restent indispensables à une forte productivité, et ils ne sont pas les seuls. L’Europe ne voit pas l’immigration comme une ressource nécessaire à accueillir à bras ouverts, mais plutôt comme un problème à réprimer. Pourtant, en même temps, l’Europe vieillit.