La vie à Bakou : tordre le coût à la construction

Article publié le 2 juillet 2012
Article publié le 2 juillet 2012
Bakou a dépensé plus d’argent pour l’Eurovision qu’aucune autre ville organisatrice depuis la création du concours.
La musique ringarde n’était qu’un aspect secondaire, c’était surtout pour ce pays l’occasion rêvée d’émerger du sommeil dans lequel il était tombé après l’abandon de la Route de la Soie, de construire, tels des pharaons modernes, des édifices étincelants, et de montrer aux regards indiscrets en provenance du reste de l’Europe quels avantages il y a à vivre au-dessus d’un gisement d’or noir. On peut à présent voir dans la capitale de l’Azerbaïdjan un mélange éclectique d’architectures, mais reste à savoir quel en a été le coût. Deuxième partie : la construction.

La nuit, la ligne de crête des vertigineux gratte-ciels de Bakou s’illumine comme un flipper. Les murs sableux qui entourent la vieille ville semblent reculer dans l’ombre de monolithes chatoyants comme les Flame Towers, trois immenses tentacules de verre ondulant à 600 m au-dessus du sol, illuminés par plus de 10 000 LED. La Tour de la Vierge, bâtiment du 12ème siècle dont la forme évoque une cruche, paraît toute petite au milieu des innombrables hôtels cinq étoiles et centres d’affaires qui scintillent au bord de la sombre mer Caspienne, tels les sémaphores de la richesse du 21ème siècle.

A droite, la vieille ville et les Flame Towers en arrière plan.

Ah, si je pouvais être un Aliyev

Il est cependant impossible d’échapper à certains clichés soviétiques. Une semaine avant le concours de l’Eurovision, j’atterris à l’aéroport international Heydar Aliyev, père de l’actuel président Ilham Aliyev aujourd’hui décédé, mais qui faisait l’objet d’un véritable culte en son temps. Alors que nous parcourons en voiture la rue Heydar Aliyev dans laquelle semblent se succéder sans fin des immeubles d'habitation interchangeables et disgracieux, je suis confronté à des panneaux d'affichage depuis lesquels Heydar Aliyev, le visage sévère, me regarde d'un air réprobateur. J'arrive ensuite à une station de métro, au-dessus de l'entrée on peut lire une citation de... je pense que vous commencez à vous faire une idée de l'ambiance.

Vous pouvez lire le premier volet de cette série, « La vie à Bakou : Le pétrole ou l'essence même de l'Azerbaïdjan », sur cafebabel.com

Les liens familiaux sont très importants en Azerbaïdjan. Il n'y a pas de meilleur exemple de cette réalité que celui de la famille au pouvoir - les Aliyev - qui figure parmi les plus riches de la région. Un peu gênant lorsque l’on connaît le niveau de pauvreté de la quasi-totalité de la population. Une grande partie des habitations délabrées de la capitale sont régulièrement privées d'eau et d'électricité. Le salaire moyen serait équivalent à 400 dollars, mais avec des inégalités de revenus aussi énormes, ce chiffre ne veut finalement pas dire grand-chose. En 2010, on a appris qu'un garçon de 11 ans ayant le même nom et la même date de naissance que le fils du président était devenu le nouveau propriétaire légal d'un portefeuille immobilier dubaïote d'une valeur estimée à 44 millions de dollars.

Photos de la Galerie de l'Institut de la sécurité et de la liberté des reporters.

La population est la grande perdante

En me promenant dans la vieille ville de Bakou avec le célèbre blogueur Ali Novruzov, nous nous arrêtons devant un majestueux bâtiment divisé en appartements, bâti dans le style tsariste, et comportant une petite maison attenante. « Je l'appelle "le monument de l'Etat de droit", me dit Ali. Il y a un siècle, un homme fortuné voulait acheter tout l'immeuble pour se faire construire une demeure immense, mais le propriétaire de la petite maison l'en a empêché en refusant de vendre son bien. A l'époque, personne ne pouvait vous chasser de votre propriété. Aujourd'hui, les choses ont bien changé. »

« Je n'ai pas peur des autorités : qu'est-ce qu'elles pourraient me faire de plus ? »

Leyla Yunus peut témoigner en ce sens. Petite par la taille mais dotée d'une voix puissante, cette militante des droits de l'homme crie sa colère face à un groupe de journalistes rassemblé sur Fountain Square : « Un soir d'août 2011, la police est venue avec un bulldozer et a démoli toute ma maison, la maison de mon grand-père. J'ai tout perdu, mes livres, mon ordinateur, les archives de ma famille... et tout cela sans la moindre compensation de la part du gouvernement. Mais je n'ai pas peur des autorités : qu'est-ce qu'elles pourraient me faire de plus ? » L'atmosphère euphorique qui a précédé l'Eurovision s’est trouvée quelque peu assombrie lorsque, plus tôt dans l'année, on a su que des gens avaient été expulsés et des habitations détruites à proximité du Crystal Hall. Cette salle de concert, une structure basse et hérissée de pointes, a été construite près de Flag Square (la Place du Drapeau), sur laquelle se trouvait le plus grand mat porte-drapeau du monde jusqu'à ce que le Tadjikistan fasse main basse sur le record en 2011.

La mer Caspienne ignorée

Dans les collines situées à la périphérie de la ville, à l'ouest, je discute avec Seymur, un avocat de Bakou. « Il y a vingt ans, quel que soit l'endroit où vous vous trouviez dans ce quartier, vous pouviez voir la mer Caspienne, explique-t-il. A présent, elle est cachée par tous ces gratte-ciels et ces immeubles. » L'afflux de pétrodollars a engendré la prolifération de nouveaux immeubles qui ont surgi de terre comme des mauvaises herbes jusque dans les faubourgs de Bakou. Autour d'un dîner bien arrosé, Seymur me parle des mains invisibles qui les ont érigés. « Pendant la construction d'un important centre d'exposition, nous avons découvert que plusieurs centaines de travailleurs étrangers originaires des Balkans étaient entassés dans une seule maison. Leurs passeports étaient confisqués, on ne leur donnait presque rien à manger ou à boire, et cela se passait l'été, en pleine chaleur. Deux travailleurs sont morts d'épuisement. Ici, une entreprise qui respecte les règles ne peut tout simplement pas s’en sortir. Le système judiciaire n’est pas équitable, ce qui fait que nous réglons souvent les litiges concernant les travailleurs en dehors des tribunaux, parce qu’une compensation financière même minime, c’est toujours mieux que rien. Mais de toute façon, lorsqu’on finit par l’obtenir, la plupart d’entre eux ont déjà été expulsés. »

 A droite, encore Heydar Aliyev.

Comme il commence à se faire tard, Seymur change de sujet et explique que malgré l’apparition de nouveaux riches dans le pays, le moral des habitants a dégringolé au cours de la dernière décennie. Seymur est un homme grand et jovial d’une cinquantaine d’années. Il ne doit sa réussite professionnelle qu'à lui-même et ne touche pas d’argent provenant de l’Etat. Pourtant, il a vu ses ambitions politiques réduites à néant, des membres de sa famille ont été menacés, et ses amis lui ont tourné le dos. Il persiste malgré tout à soutenir que, dans le passé, il y avait au moins le regard critique de la presse et un semblant de démocratie. « Mais c’était une autre époque. On savait alors ce qu'était le bonheur. » Il se tait pendant un moment, le regard perdu dans le vide, momentanément réduit au silence par le poids de ses souvenirs. Le jour de mon départ, dans le taxi qui roule à vive allure le long de la côte, je désigne du doigt un autre de ces immeubles d’habitation en forme d’escalier brillamment éclairé. Je demande au chauffeur ce qu’il pense de la façon dont Bakou se transforme, m’attendant à entendre l’habituelle tirade anti-gouvernement, mais il se contente de me dire en haussant les épaules : « Nous savons que cet argent n'est pas pour nous. »

Retrouvez bientôt le troisième volet de cette série sur Bakou.

Photos : une : "One of thousands. Taken through a car window" par (cc) kvitlauk/; texte : © Andrew Connelly