La victoire de la peur

Article publié le 30 mai 2005
Article publié le 30 mai 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Après les Français, les Néerlandais vont sans doute dire « non » au Traité constitutionnel. Pas pour les mêmes raisons, mais dans un même esprit. Celui du repli sur soi.

« La France est le premier pays de l’Union à rejeter la Constitution européenne » titre le site internet du Monde. Qu’on partage la joie des tenants du « non » - qui réalisent un score sans appel (54,87%)- ou la déception des responsables des grands partis parlementaires, qui tous en faveur du «oui » se lamentent désormais sur les plateaux de télé en refaisant la campagne, faute d’avoir mieux à proposer, il faut déjà passer à l’étape suivante de la ratification : les Pays-Bas votent le 1er juin .

Sans grand suspense, le « nee » l'a emporté ce mercredi au pays des tulipes avec environ 63 % des suffrages. Pourtant, tous les grands partis parlementaires néerlandais avaient appelé à voter « oui ». La participation devrait quant à elle avoisiner les 30 %, alors qu’elle a été de 70 % en France. Les motifs du rejet des Néerlandais sont par contre bien différents. Alors que les Français ont rejeté le texte principalement en raison «de la mauvaise situation économique et financière de la France» , puis parce qu’il était jugé « trop libéral» ( selon un sondage Ipsos sortie des urnes ), les Néerlandais le feront à cause de leur mécontentement par rapport à l’Euro, par peur de perdre leur souveraineté ou de voir la Turquie entrer dans l’UE.

Egoïsmes nationaux renforcés

Ces motifs semblent donc être à l’opposé du « non d’espoir », défendu par certains partisans du « non » en France. Sans les juger, on peut penser que les « non » français et néerlandais -malgré leurs différences- démontrent, non pas un espoir commun, mais une même défiance. Peut-être pas d'abord vis-à-vis du texte constitutionnel lui-même, mais plutôt à l’égard de dirigeants nationaux à qui leurs peuples ne font plus confiance, et d’une Union européenne qu’ils jugent - parfois à juste titre - incontrôlable ou responsable de tous leurs maux, des délocalisations à l’immigration. Dans le même ordre d'idée, le « si » espagnol du mois de février avait bien plus été une profession de foi dans l’avenir de la construction européenne qu’un plébiscite pour le traité.

La frilosité politique, la tentation du repli, le conservatisme et les égoïsmes nationaux semblent donc devoir dominer ce qu’il faut considérer comme une veille Europe où la croissance est anémique et le chômage élevé. Cette Europe-là est en panne, faute de trouver en elle-même et dans la construction européenne, un projet politique qui puisse lui redonner foi en l’avenir.

Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que les Français, et demain les Néerlandais, aient délibérément choisi de donner un coup d’arrêt à ce qui semble pourtant le meilleur moyen pour eux de se réinventer, de s’ouvrir, et de s’unir à ceux qui peuvent les aider à sortir de l’apathie.

Il ne reste plus qu'à espérer que les leaders du « non » en Europe aient un meilleur plan B que la Constitution, pour continuer à aller de l’avant. Laissons-leur le bénéfice du doute. Mais s’ils ne réussissent pas, les Européens pourraient devenir une espèce en voie de disparition, et les frontières faire leur réapparition. Dans les esprits.

Publié dans la rubrique Cafféine, le 30 mai 2005