La Venise ukrainienne : voyage dans le coin le plus perdu d’Europe

Article publié le 4 octobre 2011
Article publié le 4 octobre 2011
Le site web britannique Nerdy Day Trips nous a inspirés : cafebabel.com ne s’intéresse pas qu’aux métropoles et à la vie citadine. Les babéliens voyagent aussi dans les coins les plus perdus d’Europe. Cette fois, une babélienne allemande s’est rendue à Vylkovo, un village de pêcheurs en Ukraine.

Avant que le Danube, au terme d’un voyage de 2480 kilomètres à travers l’Europe, se jette dans la mer Noire, il forme un delta : la deuxième zone humide du continent en termes de superficie. Présenté comme une biosphère préservée en 1991, ce delta est devenu une destination touristique du côté roumain. Toutefois, une partie moins accessible du site se trouve sur le territoire ukrainien.

La petite ville de Vylkovo est le dernier bastion avant que le Danube ne se jette dans la mer, au milieu d’un labyrinthe de canaux qui ont dû lui donner son surnom absurde de « Venise ukrainienne ». Il n’y a que trois ornithologues russes et moi-même à bord de l’un des petits bateaux grâce auxquels les habitants promènent les visiteurs dans le pittoresque delta. Sur la rive défilent des maisons de bois décorées de sculptures, des planches branlantes servent de ponts sur les canaux qui se dessèchent en été, formant des tombes boueuses. Sur les débarcadères où de vieilles femmes vendent des pommes, du vin maison et du poisson frais, des bateaux en bois sont arrimés.

« À Vylkovo il y a 3000 barques et seulement 600 voitures, explique le nocher. La plupart des habitants du village vivent de la pêche, comme autrefois. » Il raconte qu’il serait un descendant de ce peuple qui a fui la répression religieuse en Russie et aménagé ce coin perdu. Aujourd’hui encore les Lipovènes parlent un vieux dialecte russe et pratiquent des rites religieux qui existaient avant la réforme tsariste de l’Église.

Plus de 100 espèces de poissons

« À Vylkovo il y a 3000 barques et seulement 600 voitures, explique le nocher. La plupart des habitants du village vivent de la pêche, comme autrefois. »

Ce peuple qu’on appelle les vieux-croyants ne suit pas le culte orthodoxe, il a sa propre Église. Dans l’isolation du delta, on préserve des us et coutumes qui n’existent plus depuis longtemps dans des régions plus accessibles. Le paysage de dunes, forêts de peupliers et roselières a lui aussi l’air hors du temps, à l’abri des interventions extérieures. Les ornithologues observent aux jumelles des oiseaux rares, comme le pélican frisé, la grande aigrette, l’aigle royal et le grand corbeau. Comme ils le font remarquer, ces oiseaux sont difficiles à trouver aujourd’hui en Europe. Avec un peu de chance on voit des chevaux sauvages et même des tortues mauresques. Les lagunes, les lacs et les canaux abritent plus de 100 espèces différentes de poissons, dont les plus courantes sont l’esturgeon, la carpe et le cyprin. Depuis que la zone est une réserve naturelle, les eaux se remettent lentement de la surpêche des fermes piscicoles soviétiques. La diversité a quand même été réduite ces dernières années avec les aménagements des canaux, retracés et élargis par endroits pour faciliter la circulation fluviale.

Eau-de-vie en prime

Au milieu de cette nature extraordinaire, Vylkovo est un lieu de pauvreté post-soviétique dont le monde se détourne. Sur la rue principale, le boulevard Lénine, sous le soleil de midi, des chiens errants cherchent l’ombre derrière le monument dédié à l’ancien leader soviétique. Les petites boutiques, pour beaucoup, sont fermées. Le village endormi de Vylkovo a peu de choses en commun avec son modèle italien. Même s’il y a un bar qui porte effectivement le nom de « Venezia ». Quelques hommes sont assis devant. Ils boivent de la bière et mangent des poissons séchés. Je commande du café et on me sert d’office une eau-de-vie en prime.

L’antique bus qui me ramène à Odessa arrive sur la route constellée de nids-de-poules. Vus d’ici, de ce coin perdu, hors du monde, les mots comme « Europe » et « civilisation » paraissent si abstraits qu’on a l’impression, sur le trajet de quatre heures et demie, de traverser non seulement 200 kilomètres, mais aussi plusieurs siècles.

Toutes les photos ©Johanna Meyer-Gohde