La valse des candidats

Article publié le 20 février 2004
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Article publié le 20 février 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Ils sont encore inconnus pour la majeure partie de l’opinion publique, et pourtant ils seront bientôt commissaires européens… De qui s’agit-il ? Réponse : les candidats présentés par les nouveaux pays membres.

Tout était fin prêt le 5 février. Lorsqu’on apprit le nom des deux derniers candidats (proposés respectivement par Chypre et la République Tchèque) pour siéger à la Commission de l’Union Européenne, la liste des dix nouveaux commissaires était au complet. Mais pour certains pays, désigner le candidat idéal fut un choix cornélien…

Les femmes : apanage des pays vertueux ?

La commission exigeait qu’on lui présentât au minimum trois femmes. Déjà, quelques petits ennuis s’annonçaient. Seuls les pays nordiques, au sein desquels l’émancipation est déjà bien avancée, n’eurent aucun problème pour répondre à cette demande. La Lituanie désigna sa Ministre des Finances, Dalia Grybauskaite ; la Lettonie proposa quant à elle sa Ministre des Affaires Etrangères, Sandra Kalniete. L’affaire fut si rondement menée que ces pays furent également les premiers à présenter leurs candidats et prouvèrent ainsi, une fois encore, leur volonté sans faille d’intégrer l’Europe.

En Europe centrale, la recherche de candidats fut nettement plus problématique : ces derniers ne devaient pas avoir de passé communiste et devaient justifier d’une légitimité à l’échelle nationale aussi bien qu’à l’échelle européenne. Il était également préférable que le candidat fût Ministre, et qu’il maîtrisât plusieurs langues étrangères. Bref, ce fut un tel casse-tête que certains pays se demandèrent même si un candidat répondant à tous ces critères existait vraiment.

Cet écueil fut cependant évité par la Pologne : cette dernière, qui s’était fixé pour objectif de se positionner comme un poids lourd de la nouvelle Europe, afin d’y défendre ses vues, avait tout prévu. On comptait en effet sur Danuta Hübner, professeur d’économie ayant une bonne expérience du pouvoir bien que n’appartenant à aucun parti.

Danita Hübner est dotée d’une carrière politique très complète. Elle fit ses débuts en 1994 à la tête du Ministère de l’Economie et de la Technologie, où elle était en charge de la préparation de l’entrée du pays dans l’Union Européenne. Un peu plus tard, on la retrouve à la tête des négociations pour l’intégration de la Pologne dans l’UE, en tant que Ministre de l’Europe. L’année dernière, elle était membre de la Convention et fut également couronnée « Personnalité politique de l’année » par le magazine European Voice. Sans surprise, la Commission s’est prononcée positivement sur sa nomination, mais ses relations très proches avec Bruxelles lui attirent à présent de féroces critiques en Pologne. Ainsi l’opposition lui reproche d’avoir mal négocié les conditions d’entrée de la Pologne dans l’UE, notamment en ce qui concerne l’agriculture.

Grabuge chez les Slovaques, bisbille chez les Tchèques

Les Républiques Slovaque et Tchèque ont démontré une fois encore leur incapacité à réagir pour trouver des solutions rapides en matière d’intégration européenne. Les querelles politiques internes à chacun de ces deux pays empêchent que le choix d’un candidat puisse s’y faire sur une base rationnelle. En République Slovaque, deux candidats se retrouvèrent en lice : Jan Figel, chrétien-démocrate et Ivan Stefanec, candidat de la SDKU (Union Slovaque Démocratique et Chrétienne), le parti du Premier Ministre Mikulas Dzurinda. Stefanec, directeur de Coca-Cola, dont l’intégrité est mise en doute par la plupart des Slovaques, n’a cependant pas pu s’imposer face à Figel. Le Premier Ministre n’a pu le soutenir longtemps face aux pressions politiques internes de sa coalition. C’est donc Jan Figel, ex secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères, qui a été désigné. Il est très expérimenté en matière d’intégration européenne et a mené, à l’instar de sa future collègue Danita Hübner, les négociations d’entrée dans l’Union Européenne. Il était également membre de la Convention. Il est considéré par la population comme l’un des hommes politiques les plus capables ; certains le verraient même bien au poste de Président. De son côté, l’Union européenne semble également satisfaite de cette nomination : le porte-parole de la Commission, Jean-Christophe Filori, a décrit Figel comme une personne de confiance et un expert en politiques publiques européennes.

En République Tchèque, la course aux candidats s’est vite transformée en bagarre traversant l’ensemble des formations politiques du pays. Après que le Premier Ministre Pidla eut, de façon totalement inattendue, proposé Milos Kuzvart, un social-démocrate pas vraiment populaire, des voix s’élevèrent au sein des cercles laïcs. A peine l’annonce était-elle faite que Kuzvart, qui fut pourtant Ministre tchèque de l’Environnement de 1998 à 2002, fut chahuté par les partenaires politiques des sociaux-démocrates, au sein de la coalition au pouvoir. Ces derniers menacèrent le parti de représailles à l’occasion de votes à venir, mais Kuzvart fut malgré tout maintenu, profitant du leadership des sociaux-démocrates au sein du gouvernement. Il ne bénéficie certes pas d’une grande expérience en matière de politique européenne, mais il est exempt de passé communiste et, au sein du dernier gouvernement, il appartenait à la tendance progressiste et pro-européenne. Fait surprenant cependant : il ne s’est jamais présenté aux élections européennes, au motif qu’il « préférait la politique intérieure » ! Au sein de l’Union Européenne, cette nomination en a surpris plus d’un, car personne ne sait véritablement qui est Kuzvart. Cependant, Prodi a accepté sans broncher de prendre le favori de Pidlas.

Comment se répartir les tâches ?

Mais rien n’est encore décidé. Si Prodi adoube les candidats nominés, ils devront ensuite être approuvés par le Sommet des Ministres de l’UE en mars, puis finalement par le Parlement Européen. Les premiers commissaires issus des nouveaux pays membres ne seront élus que pour 6 mois. C’est ensuite qu’incombera au nouveau président de la Commission la charge de confirmer les commissaires dans leur poste. Il est toutefois probable que l’on en reste à la composition actuelle. Les petits nouveaux devront donc d’abord passer 6 mois – plutôt agréables – dans la chrysalide politique de l’Europe. On ne sait pas encore très bien quels portfeuille leur seront attribuées après les élections de novembre, mais il est probable que les domaines de compétences des commissaires seront redéfinis à cette occasion, afin de donner du grain à moudre aux nouveaux.

Il reste à espérer que les gouvernements, par leurs choix de candidats, aient également exprimé une certaine conception de l’Europe, basée sur un sain scepticisme vis-à-vis des eurocrates.