La Turquie : mon partenaire minceur

Article publié le 2 mars 2004
Publié par la communauté
Article publié le 2 mars 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Depuis près de 40 ans, la Turquie attend aux portes de la grande famille européenne. Et l’opposition allemande de lui proposer gentiment un « partenariat privilégié », plutôt qu’une intégration en bonne et due forme.

Schröder, voilà un homme qui sait comment se faire des amis : une visite d’une semaine à Ankara a suffit au chancelier fédéral allemand pour se faire apprécier. Sa position sur le sujet -ô combien délicat- de l’intégration de la Turquie dans l’UE s’accordait parfaitement avec celle de ses hôtes. Si à l’automne la Commission européenne considère que la Turquie remplit les critères de Copenhague, « alors il faudra immédiatement démarrer les négociations », a déclaré Gerhard Schröder.

Le son de ces mots fut d’autant plus doux aux oreilles du chef de gouvernement turque, Tayyip Erdogan, qu’il y a à peine 10 jours de cela c’est un autre son de cloche que faisait retentir Angela Merkel (la chef de file de l’opposition allemande). Cette dernière refusait tout lancement de négociations en accusant la « situation actuelle en Europe », situation qui rendait selon elle impossible une intégration de la Turquie. « Les problèmes viennent de l’Union Européenne », s’excusait-elle.

Religion et droits de l’homme

Il est rare de voir des opinions aussi radicalement contraires que celles exprimées par les messagers des deux délégations allemandes qui se sont succédé à Ankara. Les arguments des deux camps n’ont pas changé d’un pouce depuis dix ans.

Les opposants à une entrée de la Turquie dans l’UE craignent une invasion du marché du travail par les immigrants Turques. Ils considèrent en outre que l’UE aura déjà fort à faire dans les douze prochaines années avec l’intégration des dix nouveaux entrants à partir du 1er mai 2004. A cela s’ajoute bien sûr le scepticisme général face à un pays d’obédience musulmane et qui, comme le résume avec tant de pertinence le chef de la CSU (branche bavaroise de la CDU) Edmund Stoiber, « est marquée par un contexte sociétal très différent ». Malgré les réformes de fond et les modifications de sa Constitution opérées par la Turquie, cette méfiance ne s’est pas encore complètement dissipée. Enfin, il reste également à régler les habituelles questions qui fâchent : le statut de Chypre d’une part, et la capacité de la Turquie à défendre les droits de l’homme d’autre part, capacité dont il est effectivement permis de douter.

D’un autre côté, la situation géopolitique de la Turquie est récemment devenue un formidable enjeu, du fait de ses frontières avec la Syrie, l’Irak et l’Iran. L’importance de disposer d’un partenaire de confiance, au sein de la région du globe où les tensions sont actuellement les plus fortes, ne fait pas l’ombre d’un doute. Encore moins lorsque ce partenaire dispose de la deuxième armée de l’OTAN. On comprend pourquoi les partisans d’une intégration de la Turquie soulignent le rôle d’exemple que pourrait représenter un tel mariage aux yeux de tout le Proche-Orient, en mettant en évidence la compatibilité de l’islam avec les valeurs occidentales.

« Une réelle alternative »

Ces faits, combinés à la sensibilité des électeurs allemands sur la question turque, ont amené l’opposition à élaborer une position originale. Cela fait donc un certain temps qu’à la CDU, on dispose de la solution miracle, celle-là même dont Angela Merkel a fait état lors de son passage à Ankara : « Nous proposons à la Turquie un partenariat privilégié ».

Ce concept, très „troisième voie“, concèderait à la Turquie un statut particulier dans sa relation à l’UE, plutôt qu’une qualité de membre à part entière. Cela irait bien entendu plus loin que la simple union douanière en vigueur, mais exclurait tout droit de regard et toute participation de la Turquie aux processus décisionnels –sauf en matière de sécurité et de défense.

Dans le détail, l’Union Européenne proposerait la création d'une zone de libre-échange appliquée aux marchandises dans un premier temps, puis à l’ensemble des capitaux dans un second temps. Mais pas au marché du travail, qui lui resterait fermé –au moins pour commencer. Afin de préparer le terrain, il serait envisagé d’étendre les programmes d’aide, à la seule condition -posée par les allemands- que soient privilégiées les mesures tendant à renforcer la société civile européenne.

Les propositions vont beaucoup plus loin –on s’en doute- en ce qui concerne les collaborations ayant trait aux politiques étrangères et de sécurité. Des discussions régulières devraient pouvoir permettre de développer des « stratégies communes ». Mieux : la Turquie serait « directement associée » à « la planification et la mise en place » d’une troupe d’intervention rapide indépendante de l’OTAN. Elle obtiendrait également un poste pour son Ministre de la Défense au sein du Comité Politique et de Sécurité (COPS), et deviendrait membre permanent de l’Etat-Major de l’Union Européenne (EMUE).

Une Europe à deux vitesses ?

La réaction turque s’est révélée suffisamment modérée pour qu’on ne puisse la qualifier de déplacée. Erdogan a simplement glissé qu’un « partenariat privilégié » n’était pas l’ordre du jour, tandis que son Ministre des Affaires Etrangères, moins consensuel, a « exprimé le souhait que la CDU change de position ».

Ce refus catégorique n’étonnera personne. L’entrée de la Turquie avait déjà été envisagée lors de la signature du traité de collaboration avec la CEE en 1964 ; depuis le sommet de Nice en 2000, le pays reçoit des aides afin de préparer son entrée, conformément à son statut de candidat officiel. Enfin, en mars 2001, le gouvernement turque avait fait passer une série de réformes de fond, visant précisément à atteindre les critères de Copenhague. Bref, la Turquie s’estime sur les rails pour entrer dans l’Europe. Comment pourrait-elle accueillir favorablement une proposition qui lui exclut le statut de membre à part entière ?

D’autant plus que le concept de « partenariat privilégié » est pour le moins équivoque : on a l’impression d’une relation à sens unique, dont seule l’UE profiterait. Or, tous les désirs de l’UE s’y voient justement satisfaits à bon compte, notamment la volonté de faire de la Turquie un avant-poste stratégique au Proche-Orient, ainsi que le souhait de relancer l’économie européenne par l’instauration d’une zone de libre-échange.

Pour la Turquie, cette « réelle alternative » n’est pas une option. Et la CDU/CSU, en tant que parti susceptible de se retrouver au pouvoir à l’horizon 2006, devrait s’assurer qu’elle ne se fait pas d’ennemis à Ankara aujourd’hui. Si l’on développe la pensée de Stoiber, le modèle du « partenariat privilégié » devrait pouvoir s’élargir également à d’autres Etats, comme la Russie ou l’Ukraine. Mais ce système n’est susceptible de fonctionner que s’il ne représente pas un recul des pays concernés dans leur processus de rapprochement avec l’Europe. Et en l’occurrence, pour la Turquie il s’agit bien d’un recul, ce qui rend cette solution inacceptable.