La Troba Kung-Fú, faiseurs de joie

Article publié le 17 février 2014
Article publié le 17 février 2014

Ils se dé­fi­nissent comme des trou­ba­dours qui voyagent de ville en ville pour par­ta­ger la joie de leurs chan­sons. Selon eux, « si on fai­sait plus de choses en dan­sant la vie, tout se­rait beau­coup plus fa­cile ». C’est avec cette phi­lo­so­phie que la Troba Kung-Fù pré­sente son troi­sième album, « San­ta­le­gria », meilleur disque ca­ta­lan en 2013 selon le ma­ga­zine En­der­rock.

J’entre dans une pe­tite ruelle et me fau­file dans un hall caché der­rière une porte en bois mas­sif. Après avoir tra­versé une cour, une se­conde porte, un autre cou­loir puis grimpé deux étages d’un im­mense es­ca­lier en co­li­ma­çon, j’ar­rive enfin au lieu de ren­dez-vous. Il n’y a qu’à Paris où le siège d’une agence de com­mu­ni­ca­tion spé­cia­li­sée dans la mu­sique comme Ephé­lide  peut se ca­cher au bout d’un tel la­by­rinthe. Sur­prise de me voir ar­ri­ver à sa porte sans avoir té­lé­phoné pour de­man­der mon che­min, Ma­rion me pré­sente à ses col­lègues et m’ac­com­pagne jus­qu’à la salle où m’at­tend Joan Gar­riga, le lea­der de la Tropa Kung-fú. Il a l’air fa­ti­gué et est assis à côté d’un pla­teau où gisent des restes de pâ­tis­se­rie fran­çaise.  

« Je t’ai enfin dé­goté une in­ter­view en cas­tillan », lui dit la res­pon­sable des mé­dias on­line pour es­sayer de le dé­ri­der un peu. Joan semble se dé­tendre et ap­pré­cier que la bar­rière de la langue soit rom­pue. Il pa­raît en­core plus agréa­ble­ment sur­pris quand je lui avoue que je parle aussi le ca­ta­lan. Il ne s’y at­ten­dait pas. Après cinq in­ter­views en fran­çais, dans une ville en per­pé­tuel mou­ve­ment où il ne fait que pas­ser (une jour­née seule­ment), pou­voir par­ler sa langue ma­ter­nelle doit être un luxe pour le moins ré­con­for­tant. C’est peut-être pour ça (ou peut-être sim­ple­ment grâce au ca­rac­tère cha­leu­reux de ce mu­si­cien plu­sieurs fois ré­com­pensé) que la dis­cus­sion a été dé­ten­due et ami­cale, loin de la ten­sion et du stress qui ac­com­pagnent sou­vent ce genre de ren­contre.

Pour être hon­nête, je ne suis pas spé­cia­le­ment friand des in­ter­views qui com­mencent par la ques­tion ha­bi­tuelle de l’ori­gine du nom du groupe. Pour­tant, cette fois-ci, il était com­pli­qué de ne pas de­man­der quelques ex­pli­ca­tions. Même s’il res­semble plus à une suc­ces­sion d’ono­ma­to­pées, le nom La Troba Kung-Fú est une vraie « ré­vé­la­tion de ses in­ten­tions ». Et ces in­ten­tions, ce sont tout sim­ple­ment de de­ve­nir de « bons trou­ba­dours ». Der­rière ce nom se cache une drôle de com­bi­nai­son de concepts : l’un oc­ci­den­tal, l’autre orien­tal. D’un côté, la Troba, « un mot d’ori­gine oc­ci­tane qui si­gni­fie « celui qui tente de créer des ren­contres via le chant », (en ca­ta­lan « tro­bar » si­gni­fie trou­ver). De l’autre, Kung-Fú, un art mar­tial bien connu de tous. Même si, comme Joan me l’a pré­cisé, « pour les chi­nois le Kung-fu n’est pas li­mité aux arts mar­tiaux mais s’étend à l’art en gé­né­ral. […] Il s’agit d’as­si­mi­ler une com­pé­tence dans une dis­ci­pline ar­tis­tique ». Moins sé­rieu­se­ment, il avoue que der­rière ce nom se « cache aussi un cer­tain hom­mage à la fa­meuse série des an­nées 80 (Kung Fu) et aux films de série B, c’est notre côté un peu ri­di­cule. […] Même si on peut tout ex­pli­quer de ma­nière très sé­rieuse, il y a tou­jours un se­cond degré caché der­rière. Comme dans la vie, et dans la rumba ».

Et c’est jus­te­ment de cette rumba que sont faites leurs chan­sons. Ou plu­tôt, de « rum­bia », ce mé­lange de style trans­at­lan­tique. La « rum­bia val­le­sana » qui les ca­rac­té­rise, eux et leurs al­bums. Son der­nier disque s’ap­pelle San­ta­le­gria, ou sainte joie, peut-être la seule sainte à vé­né­rer par les temps qui courent. « Le but n’est pas de faire une hié­rar­chie dans les saints, mais il y a dans ce nom une vo­lonté païenne de sanc­ti­fier les choses qui nous pa­raît im­por­tante. La joie est un état d’es­prit qui nous aide à vivre, et la sanc­ti­fier est une ma­nière de dé­cla­rer à quel point elle est im­por­tante pour nous ». C’est comme ça que sonne son album, de façon joyeuse du début à la fin. Chaque chan­son res­pire la joie et les textes du com­po­si­teur ne font qu’ap­puyer ce que le son trans­met. Parce qu’il est im­pos­sible de ne pas bou­ger à l’écoute de leur album, même s’il ne s’agit que du petit doigt de pied. Leurs concerts sont loin de res­sem­bler à ces spec­tacles sta­tiques où un pu­blic im­mo­bile re­garde pas­ser le show, les yeux grands ou­verts. « Ce que l’on veut, c’est faire dan­ser les gens. […] Au début ça nous ob­sé­dait un peu, mais c’est vrai qu’avec l’âge tu com­mences à com­prendre qu’on peut aussi dan­ser dans sa tête », ajoute-t-il, un peu pour ex­cu­ser la par­tie du pu­blic qui ne sort pas de ses concerts en sueur. Il pré­cise quand même que ce qui les a poussé à faire de la mu­sique c’est « le côté fes­tif de la danse ». D'après lui, « on ne fait pas assez de choses en dan­sant. Si on dan­sait plus, on vi­vrait mieux ».

Sa mu­sique est un mé­lange ef­fi­cace de sons venus des quatre coins du monde. Pour lui, la « mu­sique dan­sante est un lan­gage uni­ver­sel ». Com­biné avec le ca­ta­lan très peu parlé, c’est ce lan­gage qui leur a per­mis d’at­teindre des contrées aussi éloi­gnées que les États-Unis, le Maroc ou en­core la Si­bé­rie. « Il y a plein de choses qui font de nous un groupe in­ter­na­tio­nal. On chante en ca­ta­lan parce que c'est notre façon de nous ex­pri­mer ». Chan­ter en ca­ta­lan, ce n'est pas ex­clure les autres, c'est pour eux une façon d'être sin­cère avec leur pu­blic. Même si, pour cer­tains, la my­riade de groupes de mu­sique fes­tive tendent à ba­na­li­ser le mes­sage, ces as­pi­rants trou­ba­dours donnent aux mots la va­leur qu’ils mé­ritent. « Les chan­sons naissent des pa­roles, elles doivent avoir quelque chose à dire. Le chant, c’est de la poé­sie. »

Comme il le dit dans une de ses chan­sons, « Com un jo­glar, de poble en poble, dono al can­tar ofici noble »  (« Un peu comme un jon­gleur, d’ha­meau en ha­meau, je donne au chant sa va­leur, la va­leur des mots »). C’est dans cet es­prit qu’ils ont par­couru la moi­tié du monde. Et c’est dans cet es­prit qu’ils ap­portent la joie, qu’elle soit sainte ou non, par­tout où ils trou­ve­ront quel­qu’un dis­posé à se lais­ser por­ter par le ma­gné­tisme de leurs notes fes­tives.