« La tribu des fourmis » ou la contestation de la jeunesse chinoise

Article publié le 23 janvier 2012
Article publié le 23 janvier 2012
De la grogne des pêcheurs dans une province du Sud aux prémices d’une révolution sur les réseaux sociaux, les jeunes Indignés chinois, dénués de couverture médiatique, semblent dessiner les contours de ce qui pourrait bien devenir un printemps chinois.

À croire que les révolutions 2.0 font peur au gouvernement chinois. Il y a un an, alors que le printemps arabe s’épanouissait au Moyen-Orient, le mot « jasmin » était banni des blogs, réseaux sociaux et forums de la Toile chinoise. Plus récemment, quand le mouvement de Occupy Wall Street devenait global, l’ensemble des termes « Occupy » ajouté à « Shangai », « Pékin » ou « Canton » était bloqué et censuré sur la plus grosse plateforme de micro-blogging chinois, le site Sina Weibo. À l’image du printemps arabe, en 2010, les jeunes chinois s’organisaient via les réseaux sociaux en appelant à manifester dans les principales villes du pays, Pékin, Shanghai ou Canton. Mais tandis que le mouvement fut seulement amorcé, les autorités de Pékin ont annoncé fin 2011 de nouvelles réglementations qui forcent désormais les utilisateurs des sites de micro-blogs à utiliser leurs vrais noms, précise le China Digital Times.

Une jeunesse cantonnée au chômage

« Le potentiel de la révolte est bien présent, (mais) il ne s’est pas encore traduit en réalité, si ce n’est de façon sporadique et dispersée »

Devenue l’un des principaux acteurs de la politique internationales quant aux enjeux politiques, économiques et sociales qu’elle soulève, la Chine fait face à une jeunesse diplômée, qui, dans sa plus grande partie est cantonnée au chômage : « Depuis 1999, époque à laquelle le gouvernement chinois a commencé à œuvrer pour améliorer la formation universitaire, le nombre de diplômés a été multiplié par sept, mais le nombre d'emplois hautement qualifiés et fortement rémunérateurs n'a pas suivi le même rythme », explique Barry Eichengreen, économiste et professeur à Berkeley, dans une opinion publiée par le Project Syndicate. Cette jeunesse diplômée, vivant dans les grandes villes, le plus souvent dans des logements exigus, est dénommée par les médias et les blogs « la tribu des fourmis » : jeunes et qualifiés, ils vivent de petits boulots, en situation précaire, en attendant de décrocher un vrai poste. « Le potentiel de la révolte est bien présent, (mais) il ne s’est pas encore traduit en réalité, si ce n’est de façon sporadique et dispersée », ajoute Barry Eichegreen.

La contestation s’est pourtant organisée lors de la récente révolte des villageois de Wukan (village du sud de la Chine situé dans la région de Guangdong , ndlr), qui ont dénoncé l’appropriation illégale de leurs terres par les autorités du Parti. Ce village de 13 000 habitants est surtout devenu le symbole d’une contestation sociale qui traverse tout le pays et qui inquiète le Parti. A Wukan, les terres de petits exploitants-pêcheurs sont par exemple vendues à vil prix à des promoteurs immobiliers qui détroussent, petit à petit, les propriétaires de leurs biens. Mais dans toute la Chine, ce sont des fonctionnaires corrompus, la flambée des prix ou encore la répression policière qui poussent les citoyens-blogueurs à rejoindre la lutte. Toujours dans la région de Guangdong, fin 2011, la jeunesse de Haimen (située dans la province de Jiangsu) s’est réunie pour protester contre la construction d’une centrale de charbon, dangereuse pour l’environnement et la santé des riverains. Plus de 10 000 habitants ont participé aux manifestations, dont beaucoup de jeunes entre 20 et 30 ans. D’ailleurs, les deux leaders du mouvement, Fang et Lin, ont à peine dépassé la vingtaine - conclut The Epoch Times.

Alors que les médias s’interrogent sur ces nouveaux mouvements, le gouvernement répond par une escalade policière. L'ancien ministre de la Sécurité publique et désormais membre du Comité central, Zhou Yongkang, a invité les autorités à résoudre rapidement les conflits, définissant 2012 comme une année « d’importance particulière » pour le développement du pays, précise une dépêche de l’AFP. Yongkang et tous les membres du Politburo savent en effet que l’évolution de la contestation chez la jeunesse pourrait devenir un très gros enjeu politique alors que le Président Hu Jintao prépare sa sortie en octobre prochain, lors du 18ème congrès du Parti communiste.

Photo : Une (cc) philippeleroyer/flickr; vidéo : Sina Weibo : (cc) NTD/youtube, manifestation à Wukan, (cc) TomLasseter/youtube