La tragédie du Heysel et la chute du gouvernement belge

Article publié le 9 juin 2015
Article publié le 9 juin 2015

De rite collectif de joyeux supporters à masque funèbre du ballon rond. La finale de la Coupe des clubs champions européens le 29 mai 1985 entre la Juventus et Liverpool devait être une fête du sport, au-delà d'un simple match entre les deux meilleurs équipes d'Europe. Au lieu de ça, l'évènement a été le plus tragique de l'histoire du football européen et a failli faire tomber un gouvernement.

Une structure délabrée et pas assez spacieuse. D'emblée, le stade du Heysel de Bruxelles aurait dû paraître incompatible à un évènement sportif de cette portée. Le malaise a tout de suite commencé. Le stade vend plus de billets que prévu, et se remplit. Mal, causant les premières escarmouches entre les veinards qui passent tranquille et ceux qui n'arrivaient pas à entrer.

Quelques heures avant le début du match, les affrontements commencent. Deux gradins séparent les supporteurs des deux équipes, mais ceux de Liverpool lancent l'assaut juste avant le coup d'envoi. Dans le secteur Z, normalement occupé par des spectateurs « neutres », les supporters de la Juventus se rebiffent. En quelques minutes, la situation leur échappent. Les Anglais prennent le dessus sur le fragile cordon de police qui surveille le secteur Z. Panique générale, cris, pleurs, coups et blessures puis le gradin s'effondre. Le bilan est tragique: 39 morts, dont 32 Italiens.

Malgré tout, on décide de jouer. Pour info, la Juventus gagnera 1 à 0, but de Platini sur pénalty. Mais malgré le commentaire du journaliste sportif de la Raï, Bruno Pizzul – qui au coup de sifflet final parlera de « retour de l'évènement sportif » - il n'y a pas grand-chose à fêter. La joie est directement noyée dans les premières nouvelles qui commencent à circuler. Le stade n'est plus un théâtre sportif. Et les soldats appelés à surveiller la piste d'athlétisme se tiennent à quelques mètres du terrain de jeu.

Trente ans plus tard, publications et conférences tentent toujours de comprendre ce qu'il s'est passé. Peu de monde se souvient que ce match a eu des conséquences très lourdes, au point d'entraîner la chute du gouvernement belge au mois de juillet de la même année. Il s'agissait de la majorité de centre-droit dirigée par le démocrate chrétien Wilfried Martens. La commission parlementaire d'enquête sur la nuit du Heysel a immédiatement planté le gouvernement face à ses responsabilités, en révélant les graves manquements à l'ordre public. Les accusations principales sont tombées sur le ministre de l'Intérieur Charles Ferdinand Nothomb, coupable de ne pas avoir mieux géré la situation. Selon le rapport, la gendarmerie, corps aux ordres du ministère de l'Intérieur, n'a effectué aucune inspection des lieux avant le début du match. Or, les premiers affrontements entre supporters italiens et anglais avait déjà eu lieu dans l'après-midi. Mais part de la culpabilité retomba aussi sur l'UEFA.

Entre les deux gradins, une zone franche avait été établie - le fameux secteur Z -théoriquement réservée aux supporters belges. En réalité, les billets de cette zone tampon furent vendus aux Italiens. La relation de la commission dénonça aussi que, pendant les assauts, nombre de gendarmes se trouvaient hors du stade et ne sont pas parvenus à intervenir à temps quand les combats ont commencé.

La tragédie a provoqué un scandale au Parlement. La voix de la contestation ? Les Libéraux emmenés par leur leader, le ministre de la Justice Jean Gol, qui écrivit une lettre de démission et requit la tête de Nothomb, qui ne sembla pourtant pas prêt à quitter ses fonctions. Le premier ministre belge tenta alors de se réconcilier avec les Libéraux, puis donna sa démission, tout de suite refusée par le Roi Baudoin. C'était  le 16 juillet 1985.

Mais cette majorité au gouvernement était en fin de règne. Les élections anticipées furent fixées en octobre. Le sujet de la sécurité fut le sujet principal d'une campagne électorale très agitée. Paradoxalement, on parla peu de la question Heysel, bien qu'un rapport officiel du gouvernement belge ait mis en évidence que 8 stades sur 18 en Belgique ne respectaient pas les normes de sécurité.

À l'époque, le pays doit affronter d'autres problèmes. La pression fiscale imposée par le gouvernement a réduit de moitié la dette publique et porté l'inflation à 5%, au prix d'un sévère assainissement. Le pouvoir d'achat des familles est scalpé et le chômage frôle les 14,5%. Mais le vrai mal de la société blege, c'est la hantise du banditisme, souvent caractérisé par des actes de terrorisme. La bande du Brabant-wallon et les cellules communistes combattantes sement la terreur en frappant supermarchés et banques. Une spirale de violence devant laquelle l'opinion publique semble désorientée.

Mais à la surprise générale, le gouvernement est finalement réélu. La sixième réélection en 6 ans pour Martens. Presque tous les ministres restent à leur poste, y compris Nothomb. En 2005, l'ancien ministre est revenu sur la tragédie du Heysel, en déclarant au quotidien Le Soir que « ce fut de la faute des organisateurs du match ». Comme si ce drame pouvait concernait seulement 90 minutes de jeu.