La traduction : entre mythes et réalités 

Article publié le 29 décembre 2014
Article publié le 29 décembre 2014

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

« La langue de l’Europe, c’est la traduction » écrivait Umberto Eco

La traduction est un métier souvent méconnu offrant aux traducteurs la possibilité d’intervenir dans un nombre de domaines illimité tout en demeurant dans un parfait anonymat.

Combien de millions de personnes lisent et se passionnent pour des livres sans réaliser qu’ils n’y auraient jamais eu accès sans le traducteur ? Combien d’internautes, d’auditeurs ou de téléspectateurs pour suivre les actualités ou assister à des débats politiques sans réaliser que c’est grâce à l’interprète qu’ils peuvent saisir le discours ? Pour une grande partie de la population, les missions confiées au traducteur et à l’interprète restent bien mystérieuses. On lit ce qu’ils écrivent, on entend ce qu’ils interprètent, mais sans les voir, sans les connaître. Le traducteur est un outil. Invisible mais indispensable. On pense rarement aux responsabilités qu’endosse le traducteur, l’interprète, lorsqu’il rend en une autre langue un discours à l’importance parfois décisive. Un exemple, aussi poignant que tragique, est celui d’Hiroshima qui, selon certaines théories aurait été la conséquence d’une erreur de traduction. Dans son ouvrage The Fall of Japan, William Craig écrit qu’à l’issue de la Conférence de Potsdam, en juillet 1945, les Alliés adressèrent un ultimatum au premier ministre japonais, exigeant la capitulation inconditionnelle du Japon. À Tokyo, les journalistes pressèrent le premier ministre Kantaro Suzuki de leur communiquer la réaction des autorités. Celui-ci leur répondit que son gouvernement « s’abstenait de tout commentaire pour le moment ». Dans sa déclaration, il utilisa le mot mokusatsu, très polysémique. Les agences de presse japonaises et les traducteurs lui donnèrent le sens de « traiter avec un mépris silencieux », « ne pas tenir compte » (to ignore), ce qui faisait dire en substance au premier ministre : « Nous rejetons catégoriquement votre ultimatum. » Irrités par le ton arrogant de cette réponse, les Américains y virent une fin de non-recevoir. Dix jours plus tard, ils larguaient leur bombe meurtrière sur la ville japonaise. Cette erreur de traduction coûta la vie ce jour-là à 70 000 personnes.

La traduction littéraire : l’utopie du traducteur

Il est amusant de constater que les « profanes » en matière de traduction se font souvent de douces illusions quant à la nature des textes sources sur lesquels le traducteur est amené à travailler. On pense toujours que sa mission principale consiste à traduire des romans, des poésies, des essais. Hélas, rares sont les traducteurs qui ont cette chance. En 2010, j’ai eu l’honneur de rencontrer Danièle Valin, traductrice officielle du grand écrivain contemporain italien Erri de Luca (elle a d’ailleurs remporté en 2013 la Bourse de traduction du Prix européen de littérature), lors d’une séance de travail à la bibliothèque italienne de la Sorbonne-Nouvelle. Cet entretien m’a beaucoup marquée à double titre : d’une part, je considère qu’il a constitué le point de départ de mon aspiration à la carrière de traductrice, d’autre part, il m’a offert un contact direct et passionnant avec la collaboratrice d’Erri de Luca, auteur que j’affectionne depuis des années. Je me rappelle très bien la réponse de Madame Valin, relative à son métier : « Traduire c’est rendre en une autre langue ce qui ne peut être rendu dans une autre langue » ! Avant d’évoquer sa carrière, véritable « conte de fée » selon ses propres mots, puis d’évoquer les aspects les plus intéressants, à son sens, de la profession qu’elle a choisie : « C’est passionnant de tenter de se mettre dans la tête de l’auteur, de chercher le message qu’il a voulu faire passer et par quels moyens. C’est très angoissant aussi, le métier de traducteur demande un gros investissement personnel et émotionnel. Et c’est ce qui me plaît le plus ! ». Les propos qui ont suivi ont d’emblée dissipé les illusions que tout passionné de littérature aurait pu nourrir sur les débouchés de la traduction littéraire ! « Le boom de la traduction littéraire est fini. Aujourd’hui les gens lisent de moins en moins, les contrats des traducteurs littéraires sont de plus en plus disparates, les conditions de travail de plus en plus précaires » ! Leçon rude mais salutaire ! Ainsi, pour faire carrière dans la traduction, il importe avant tout de se spécialiser  et de suivre un double cursus (juridique, médical, technique, etc.). Mais s’il est quasiment impossible de vivre du métier de traducteur littéraire, rien n’empêche de traduire des romans pour son plaisir.

Un métier difficile mais passionnant

Traduire est un véritable défi, comme en atteste le philosophe et traducteur français, Rainer Rochlitz (1946-2002), pour qui la hantise du traducteur est moins le contresens, contre lequel il est assez bien armé, que le faux-sens, voire le non-sens, tous deux inévitables, et tous deux source de critiques provoquant chez lui un sentiment complexe de honte et d’incompétence radicale. Aussi, la traduction est une source permanente de remise en question qui nous apprend à nous intéresser à tout. Un autre aspect passionnant de ces professions est qu’elles permettent l’acquisition d’une culture générale très vaste : un jour, c’est avec des ingénieurs qu’il faut œuvrer, le lendemain avec des sportifs, des acteurs, des politiciens, des scientifiques… On passe ainsi de la traduction d’un brevet du CNRS à celle d’une notice médicamenteuse ! Étonnant métier, où l’on est amené à constamment apprendre, à rencontrer des personnes venant de tout milieu, de toute origine, et pour lequel une curiosité permanente reste fondamentale.