La tête dans les étoiles

Article publié le 12 février 2004
Publié par la communauté
Article publié le 12 février 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La Grande-Bretagne est-elle vraiment en passe de rejoindre le "noyau dur" d'une nouvelle Europe, à deux vitesses? A l'image de l'engagement britannique dans le programme martien européen, attendez-vous à ce que nous jetions l'éponge au dernier moment.

La Grande-Bretagne serait sur le point de prendre la voie rapide d'une Europe à deux vitesses. C'est en tout cas ce qui ressortait d'une interview accordée au Figaro par le Secrétaire aux affaires étrangères Jack Straw, dans laquelle il notait qu'il "semble logique, à l'heure où l'Europe passe de 15 à 25 membres, que le Royaume-Uni soit associé au moteur franco-allemand".

Destination: Europe

Quiconque connaît un peu l'implication britannique dans le processus d'intégration européenne sait que cette participation à "l'Europe pionnière" sera à peu près aussi fructueuse que notre récente aventure martienne. Et tout aussi tirée par les cheveux. EU Observer, qui publiait un commentaire sous le titre "Le Royaume-Uni prêt à se joindre au moteur franco-allemand" vit sans doute sur une autre planète.

Les politiciens font souvent des déclarations trompeuses à la presse étrangère, estimant qu'elles ne risquent pas de parvenir aux oreilles de leurs compatriotes ; ce n'est pas le seul phénomène en jeu ici. Après tout, de tels commentaires s'avèrent parfois très révélateurs, et reflètent une conviction profonde. Mais pour le gouvernement britannique, s'inscrire dans une dynamique pro-européenne est techniquement impossible : l'opinion publique générerait trop d'opposition et de tensions, et le gouvernement lui-même n'a ni la volonté, ni la motivation nécessaires pour faire ce choix.

Eject

Rappelons la situation: en décembre, les discussions sur le traité constitutionnel européen ont échoué. L'avenir de l'Europe n'a pas été défini, le choix restant ouvert entre la résurrection de la Constitution plus tard dans l'année, sous une forme ou une autre et l'application du plan B par la France et l'Allemagne, à savoir l'engagement définitif d'un groupe d'Etats dans un "noyau dur" européen, dont seraient exclus sceptiques et fauteurs de trouble. En un mois, nous sommes passés d'une situation où l'avenir de l'Europe était clairement balisé à une situation toute différente, dans laquelle la délimitation des contours de l'Europe est de fait très ouverte.

La Convention européenne a eu une vertu: elle a permis à chaque Etat de laisser progressivement de côté les réticences nationales pour embarquer sur le vaisseau de la législation commune. Mais le calme inespéré qui régnait après la clôture de la Convention a été réduit en pièces depuis l'échec de décembre. Chaque Etat dispose maintenant de temps pour réfléchir à sa véritable relation avec l'Europe et revoir sa position. Les Etats influents, comme la France, se demandent s'il serait si sage d'abandonner le processus intergouvernemental, qui en faisait des acteurs prééminents. Et la Grande-Bretagne, initialement opposée à l'idée de Constitution, qui la soutint ensuite car elle y voyait une source de clarification ("tydying up measure" selon les termes du gouvernement), commence à douter que la Constitution puisse clarifier quoi que ce soit.

Ainsi, le soutien britannique au projet "à deux vitesses" a quelque chose de cynique. D'une part, certains partisans de ce projet, comme la France, pensent qu'un "noyau européen" progressant rapidement se comporterait comme une planète dense et attirerait les autres à lui par sa seule gravité (ou du moins les transformerait en satellites obéissants). C'est précisément ce genre de conséquences que la Grande-Bretagne craint. D'autre part, il existe un autre point de vue sur le "noyau dur": les sceptiques croient, eux, qu'un noyau en forme de constellation produirait l'effet contraire et propulserait à jamais les membres réticents dans des recoins éloignés. La position britannique consiste donc à soutenir le principe des deux vitesses, mais en misant sur l'hypothèse des sceptiques, selon laquelle sa réalisation maintiendra éloignées les unes des autres les nations européennes, au lieu de les rapprocher.

Inertie

Finalement, que représente réellement un noyau européen? En vérité, l'idée des deux vitesses n'est que la perpétuation du statu quo. En ce qui concerne l'intégration économique (l'Euro) et la gestion des frontières (Schengen), le système est déjà à géométrie variable. Une Europe à deux vitesses ne ferait qu'élargir ce principe à d'autres domaines, comme la politique extérieure, les impôts ou la défense. Ce dernier excepté, il est très probable que la Grande-Bretagne préférera se tenir à l'écart dans tous les domaines.

Beaucoup des problèmes qui justifiaient la mise en place de la Convention au départ ne seront pas résolus par une Europe à deux vitesses: le déficit démocratique perdurera, les institutions européennes resteront voilées de mystère, les caractéristiques les plus étranges, comme la présidence tournante, seront encore plus fortement ancrées. D'un autre côté, cette idée ouvre la perspective d'une intégration européenne rapide pour un petit nombre d'Etats tout en offrant à ceux qui ne sont pas prêts à s'engager dans un la construction d'un super-Etat européen unique la possibilté d'avancer à leur rythme.

Par conséquent, l'Europe a un choix à faire. Elle peut persévérer dans le processus constitutionnel et élaborer des structures politiques lisibles maintenant. Ou alors, elle peut suivre la dérive du continent aujourd'hui lancée –avec le vague espoir qu'une intégration économique et bureaucratique toujours plus poussée nous portera un jour sur une autre planète, où le drapeau aux douze étoiles pourra être planté dans une atmosphère politique plus propice. Espérons que les signes de vie seront plus nombreux alors qu'ils ne le sont aujourd'hui, à une étape du voyage où l'Europe est moribonde.