La soif de liberté des Iraniens en exil

Article publié le 22 mai 2006
Article publié le 22 mai 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Si les Iraniens exilés en Europe vivent au sein de communautés hétérogènes, ils sont unanimes pour affirmer que l'Iran doit accéder à la liberté et au respect des Droits de l'homme. Par des moyens pacifiques.

Berlin, Wilmersdorf. Dans le quartier ouest et chic de la capitale allemande, une épicerie iranienne propose à ses clients du pain, du riz, des pistaches mais aussi des dattes et des épices fraîches. On y trouve de la musique et quelques livres en provenance d'Iran. Qui franchit le pas de la porte achète des délices persans et fait un brin de causette, entre plaisanteries et banalités. Ici, tout le monde se connaît.

Quelques rues plus loin, dans la librairie orientale Hedayat, Abbas Maroufi, l'un des écrivains les plus renommés d'Iran, est assis à une table, le téléphone à l'oreille. En Iran, son magazine Garduhn (Firmament) est devenu un contre-pouvoir important après la Révolution iranienne de 1979. Cependant, ses articles critiquant le système lui ont attiré les foudres gouvernementales. Maroufi a été condamné à une peine de prison et à des coups de fouet. Depuis, il a quitté l'Iran et s’est exilé en Allemagne. Selon lui, il est inacceptable que Téhéran obtienne des armes nucléaires tant que les Droits de l'homme ne seront pas respectés dans le pays. Certains de ses compatriotes sont d’accord avec lui. En avril dernier, vingt Iraniens exilés se sont même enchaînés aux grilles de l’ambassade iranienne à Berlin, scandant « Pas de puissance nucléaire pour l’Iran ! »

Environ 120 000 citoyens iraniens vivent outre-Rhin. Beaucoup ont quitté l’Iran lorsque la Révolution de 1979 a éclaté. Cependant, il n’existe pas à Berlin d’enclave iranienne ni de quartier purement persan. Dans le reste de l’Europe non plus. Les Iraniens semblent s’être parfaitement intégrés au continent pour une raison évidente : l’existence de communautés iraniennes fortement hétérogènes. Il existe de nombreuses organisations à vocation culturelle ou regroupant des réfugiés et des associations politiques qui attirent les adhérents au régime ou les opposants. On peut aussi trouver parmi les Iraniens en exil, des médecins, des ingénieurs ou des entrepreneurs mais aussi des artistes.

Abbas Maroufi explique qu’il est avant tout écrivain, même s’il a une opinion précise sur la situation en Iran. Dans son magasin, ou trouve une large collection d’ouvrages reliés et de livres illustrés, dont ceux de poètes iraniens connus, à l'instar de Rumî mais aussi des bandes dessinées « Persepolis » de Marjane Satrapi. « Persepolis » d'ailleurs raconte l'histoire de son auteur : une jeune fille subit l’oppression des mollahs et est envoyée en Autriche à l’âge de 14 ans afin d’échapper à la guerre entre l’Iran et l’Irak. L’héroïne rentre ensuite dans son pays mais le quitte définitivement à 18 ans : sa soif de liberté est trop grande. Aujourd’hui, les illustrations de cette artiste qui vit à Paris, sont connues dans le monde entier. Elle dessine pour Libération et le New York Times. Sa compatriote, l’artiste conceptuelle Parastou Forouhar, qui vit à Francfort, a également souffert du mépris des Droits de l'homme régnant en Iran. Ses parents, tous deux opposants politiques, ont été assassinés en 1998. Dans ses œuvres, Forouhar souligne l’importance du combat pour la liberté dans son pays et la lutte pour les droits des femmes.

L’ennemi Ahmadinejad

Le nouveau Président Ahmadinejad qui défie la communauté internationale avec son programme nucléaire et réclame l’anéantissement d’Israël reste un cauchemar aux yeux de la plupart des Iraniens en exil. « Et dire que ce minable représente notre beau pays », s’indigne Forouhar. Bahman Nirumand lui l'exprime de manière plus élégante mais le message est le même. Ce chroniqueur renommé a récemment écrit dans le magazine politique allemand Cicero qu’Ahmadinejad est un chef d’état imprévisible « avec des idées totalement radicales, bien loin de la réalité, politiquement inexpérimenté et inculte ». Abdolhassan Bani Sadr, le premier Président de la République islamique exilé en France, va encore plus loin dans sa critique. Lors une récente interview télévisée, il a carrèment déclaré qu'Ahmadinejad a pris part à l'assassinat d'hommes politiques iraniens en exil, en sa qualité de membre des services secrets de la Garde révolutionnaire.

La politique de l'Union européenne est également sévèrement critiquée. Bahman Nirumand est convaincu que les problèmes de discrimination envers les femmes et la censure en Iran auraient dû figurer au cœur de la politique extérieure de l’Union de ces dernières années. En avril dernier, pendant la 'Marche de Pâques' à Berlin, Nirumand a reproché aux gouvernements occidentaux de vouloir juste sanctionner l'Iran en raison de l'opacité de son programme nucléaire. Selon lui, si les manquements évidents à la démocratie n'avaient pas été tolérés si longtemps, « la société civile iranienne n’en serait pas aussi loin aujourd’hui ».

Pas d’Irak bis

A Londres, la résistance contre Ahmadinejad est relayée sur Internet. Peu après les élections présidentielles, l'écrivain et journaliste Maryam Namazie écrit sur son blog «les neufs raisons de dire que les élections présidentielles sont une infamie.» Namezie utilise précisément son travail d’information du public pour soutenir les Droits de l’homme. Sur son blog, elle dénonce les arrestations d’opposants et de journalistes en Iran. Cependant, elle refuse catégoriquement l’idée d’une deuxième intervention militaire. Il ne doit pas y avoir de « deuxième Irak », écrit-elle. Elle n’hésite pas à s’adresser directement au secrétaire d’Etat à la défense américain, Donald Rumsfeld : « si quelqu’un peut apporter la liberté, l’égalité et la prospérité à l’Iran, ce n’est certainement pas vous mais seulement le mouvement révolutionnaire qui combat pour la chute de République islamique. » Le journaliste germano-iranien Navid Kermani, dans un article pour le Süddeutsche Zeitung a également signalé les risques d’une attaque sur l’Iran : cela ne ferait que renforcer le régime des mollahs. Et lors de son discours prononcé à l’occasion de la marche de Pâques, Bahman Nirumand a déclaré : « Pas de nouvelle guerre dans le Golfe, pas de guerre contre l’Iran ! »

La situation reste donc tendue. Le Président Ahmadinejad a annoncé qu’il se rendrait en Allemagne en juin prochain à l’occasion de la Coupe du Monde de football, à laquelle participe l’équipe nationale d’Iran. Sa présence est pourtant indésirable à Berlin, pour la communauté juive comme pour celle des Iraniens en exil. Le président de la Ligue de défense des Droits de l’homme en Iran, Mahmoud Rafi, a exprimé clairement sa position : « si Ahmadinejad se rend effectivement en Allemagne en juin, il est clair que cela entraînera des vagues massives de protestations.</> »