La Soft Revolution des jeunes féministes en Italie

Article publié le 17 mars 2016
Article publié le 17 mars 2016

À l'origine, c'était un blog collectif tenu par trois jeunes filles d'une vingtaine d'années. Aujourd'hui, le webzine Soft Revolution s'invite dans le débat sur le féminisme italien, d'une manière que l'on avait jamais vue dans le pays. En représentant la voix de ces jeunes femmes qui ne se contentent pas de la vision stéréotypée véhiculée par les magazines féminins. Tout simplement.

Nous somme en janvier 2011 lorsque, dans le mare magnum du web italien, un site aux allures révolutionnaires, de nom et de fait, fait surface. Soft Revolution, un « webzine pour les femmes qui devraient se calmer », est destiné se développer davantage et à faire parler de lui. Dans ses colonnes, on discute culture pop et surtout féminisme. Derrière le projet, se cachent trois noms : Margherita Ferrari, Valeria Righele et Marta Corato. Trois vingtenaires qui forment la « trinité de la fondation ».

Né comme blog collectif, le webzine aspire désormais à devenir un produit éditorial plus structuré avec un objectif bien précis : parler ouvertement de féminisme dans un pays qui n'en a pas l'habitude. Aujourd'hui encore, Soft Revolution anime le débat sur la parité des genres en Italie avec une approche sans précédent : il est le seul à représenter la voix des jeunes femmes qui ne se contentent pas de la vision stérotypée véhiculée par les magazines féminins. Il unit jeunes et auteures prometteuses et construit ainsi une communauté soudée en ligne ainsi que sur les réseaux sociaux.

« En Italie, parler de féminisme est encore laborieux »

Valeria et Marta sont restées à la tête de la revue pendant ces cinq années (Margherita a décidé de s'éloigner de la gestion, tout en continuant à collaborer). Le projet est privé d'un siège géographique précis mais réunit une trentaine d'auteures et illustratrices italiennes. « Nous avons toutes la vingtaine, nous avons des âges différents et moi je viens d'une ville de province. Dans notre cas, les anecdotes romantiques du genre "on se retrouvait toujours au bar de la place" ou "nous étions ensemble à la récréation» ne fonctionnent pas », raconte Valeria. 

« Cela faisait des années que Margherita était bloggeuse, elle était en quelque sorte célèbre dans notre région, notamment grâce au livre qu'elle a publié, Guide pratiche per adolescenti introversi (Guide pratique pour adolescent introverti, Einaudi 2005, ndlr). Grâce à ça, sa route a croisé celle de Marta, qui avait lu le livre et qui partagait sa vision du monde, pessimiste et pleine d'ironie », poursuit-elle. Ce sont les mêmes raisons qui ont éveillé l'attention de nombreux autres adolescents à la fin des « années zéro »...

« En 2010 nous étions à la fac, et nous ressentions le besoin de faire une revue, composée d'actus intelligentes, de critiques culturelles. Une revue qui concernerait les filles, aurait une touche ironique et se lirait avec facilité. Quelque chose d'assez similaire à l'américain Bitch Magazine ou au plus historique Sassy. On réfléchissait à un équivalent italien, et puisqu'il n'existait pas, nous avons décidé de le créer nous-mêmes. » Le parcours qui les a amenées à concrétiser leur plateforme – qui ne se caractérise pas seulement par ses informations, mais aussi par son activisme – n'a pas toujours été un long fleuve tranquille. Du moins, pas tout de suite. « Nous savons parfaitement qu'aborder ces thèmes en Italie est encore difficile. Il suffit de penser au fait qu'il est problématique d'insérer dans un CV le mot "activiste". Quand tu te présentes comme tel, ton parcours est tapissé de défis. Après le succès fulgurant de l'article "Essere grassa d’estate" (Être grosse en été), lu et partagé en masse, nous nous sommes demandées si nous étions en mesure de parler plus souvent du corps et de l'acceptation de soi. » Plus que d'ordinaire ? « Oui », répondent-elles. Mais il reste mille autres sujets épineux qui nécessitent d'être abordés. Marta renchérit : « Pour moi, le véritable défi est celui de s'attaquer à la misogynie intériorisée de nombreux italiens, moi comprise : combien de personnes autour de vous traitent encore les filles de "salopes" ? Il ne faut pas se laisser démoraliser par ceux qui nous manquent de respect. »

« Faire en sorte que les gens se sentent moins seuls »

Le format du webzine est rendu reconnaissable non seulement par les suggestions d'albums, de livres et d'événements qui enrichissent le débat sur le féminisme mais aussi par les « Appreciation moments », des articles qui présentent des modèles de référence et qui font part de leur mérite. « Souvent, prendre pour exemple ces personnes est plus efficace que des débats rhétoriques. Il est donc important de regarder le passé et d'apprendre de nos prédécesseurs qui ont eux aussi mené ce combat. Penser "si elle y est parvenue, moi aussi je peux le faire" a encore de la valeur aujourd'hui », conclut Marta.

Une autre marque de fabrique de Soft Revolution, ce sont les expériences de discrimination ou de revanche, racontées à la première personne. Une section dont Marta et Valeria sont très fières : « Nous savions que ce serait l'un des premiers problèmes auquel nous devrions subvenir : la rédaction d'expériences authentiques. Cela contribue à diffuser le féminisme dans la mesure où ces récits mettent en lumière des situations gênantes que le lecteur peut avoir lui aussi éprouvé. Si le féminisme est une question d'égalité et d'inclusion (selon nous), on a besoin de ces histoires, de faire en sorte que les gens se sentent moins seuls, et qu'ils se sentent importants comme n'importe qui d'autre ».

« Une chose qui m'a toujours fait souffrir, c'est la volonté d'être une féministe parfaite, qui ne se trompe jamais », ajoute Marta. « Je pense que le fait de montrer la façon dont nous vivons au jour le jour le féminisme, et notre vie de manière générale, nous aide à nous rapprocher et à nous sentir comme une partie légitime du mouvement, plutôt que comme féministes de second rang. »

Elles ont aussi choisi de concevoir le site sur le principe de la participation volontaire avec des auteures femmes uniquement, toutes âgées de 15 à 30 ans. Une approche réfléchie. Marta : « Comme nous le disions plus tôt, c'est une question de modèles. Les modèles n'existent pas seulement sur un piédestal : nous sommes aussi des modèles les unes pour les autres. Lorsque nous avons créé Soft Revolution, nous voulions nous adresser aux adolescentes, à ces filles qui se sont malheureusement habituées à être ignorées des médias, en leur disant : "Nous, nous sommes là, pour vous écouter mais surtout pour vous respecter". Selon moi, être une adolescente ou une jeune adulte et ne pas être écoutée est une expérience partagée par la plupart des femmes. » De manière générale, nous sommes impuissantes car nous sommes considérées comme incapables. Voilà, nous avons choisi d'avoir une rédaction jeune et féminine justement pour lutter contre ce phénomène. »

Reste à savoir : quel sera l'avenir de Soft Revolution ? « Nous l'ignorons. Pour nous, la gestion du site représente un véritable engagement et nous espérons pouvoir le faire encore longtemps, mais les plans sur le long terme, ce n'est pas notre truc. »

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Cet article a été rédigé par la rédaction locale de cafébabel Milano. Toute appellation d'origine contrôlée.

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cafébabel Mind The Gap présente #Sheroes, une série de portait de jeunes européens qui parlent, promeuvent ou discutent d’égalité des genres.