La société russe, enfermée dans une matrioshka

Article publié le 16 mars 2004
Publié par la communauté
Article publié le 16 mars 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L'inertie sociale perpétue le pouvoir de Poutine. Seule l'oligarchie, le Complot des Boyards, peut ouvrir la matrioshka russe.

En 2002, Vladimir Poutine a réuni 6 000 délégations qui représentaient les 350 000 ONG enregistrées en Russie. Poutine a affirmé devant cet auditoire qu’il « serait contre-productif et dangereux que seul le pouvoir créée la société civile. Celle-ci doit se développer seule, en se nourrissant de l’esprit de liberté. »

Le président cynique tient la société civile russe dans ses mains. Et il la manoeuvre à sa guise comme une danseuse du Théâtre Bolchoï. Comprendre la consolidation de Poutine comme le chef d’une démocratie faite à sa mesure nécessite une analyse psychosociale des changements traumatiques des dernières années.

Des changements vertigineux auxquels la société civile n’était pas préparée et qui, en premier lieu, commencent par la « désoviétisation ». Mais celle-ci comporte aussi d’autres aspects comme la révision criminalisée du passé communiste, l’insécurité dans les villes, le conflit en Tchétchénie et l’alliance, quasiment proverbiale, entre l’Eglise Orthodoxe et le pouvoir de Poutine.

« Désoviétisation » et changement de structure sociale

Dans la société communiste, tout était assuré. L’« homo sovieticus » tendait au conformisme. Son énergie n’était pas utilisée pour entreprendre, mais pour obtenir des secours grâce à un réseau de contacts incluant la famille et des amis proches. Ainsi se perpétuait ce qui s’appelait normalnaya zhin, la vie normale, une aspiration qui, malgré les changements structuraux qu’a subi la Russie, paraît encore enracinée dans le subconscient collectif.

Ces réseaux familiaux créés contre l’Etat pour obtenir le bénéfice maximal de celui-ci (jamais pour le torpiller ou le mettre en question) empêchaient un sentiment commun de solidarité (pour aussi paradoxal que cela puisse paraître dans un régime communiste). Aujourd’hui, des réseaux de solidarité qui ont émergé de la société civile commencent à apparaître, et ils essaient d’impliquer l’ensemble de la société dans la construction collective du futur ensemble.

Instabilité politique et sociale pendant la transition

Il faut ajouter un autre facteur à ce changement radical de structure socioéconomique : la révision du passé communiste. Le processus qui a poussé Eltsine à la présidence a dénoncé constamment le passé soviétique et, en particulier, les crimes de masse de l’époque (post-)stalinienne, pour en arriver à la perestroïka. Cela avait un certain effet cathartique dans la société russe qui pouvait découvrir pour la première fois la véritable portée de la période communiste.

A son tour, la psychologie sociale russe en a été affectée, avec la sensation terrible de perdre ses racines, le questionnement de son passé collectif, et se voyant ouvrir une plaie douloureuse dans l’estime de soi collective et individuelle. Parallèlement à ces processus, la Russie perdait son statut de grande puissance.

Si nous ajoutons à ces facteurs, d’un côté, l’insécurité croissante dans les villes -puisque après la chute de la dictature et la restructuration de l’Etat naissaient les conditions d’anarchie optimales pour la prolifération des mafias- et, de l’autre côté, le conflit en Tchétchénie oscillant entre les crimes de guerre barbares commis par l’armée russe et les attentats terroristes de groupes séparatistes tchétchènes, nous obtenons un bouillon de culture propice à l’ascension et à l’affirmation d’un homme politique autoritaire comme Poutine.

Poutine au pouvoir : quelles alternatives ?

L’arrivée de Poutine au pouvoir a marqué un retour à une certaine stabilisation, favorisée par une meilleure situation économique -conjoncturelle peut-être, mais perceptible. A son tour, Poutine a su pénétrer et contrôler les différentes couches du pouvoir de la société russe -des structures de sécurité (Poutine vient du KGB) jusqu'à celles de la religion, avec son alliance stratégique avec Alexis II (le patriarche de l'Eglise Orthodoxe). L’Eglise profite d’une période de vide spirituel pour accroître son influence sur la société civile. Le contrôle sévère que Poutine exerce sur les médias et le cas Khodorkovsky, l'unique adversaire politique sérieux, emprisonné pour des délits supposés de corruption, laissent le champ libre à sa réélection.

Comme l'a signalé Vladimir Gusinsky, fondateur de la chaîne de télévision NTV, « Poutine jouit clairement de la peur qu'il inspire. Et plus la peur est grande, plus le pouvoir est fort ». Lui aussi signale que la spirale pseudo-dictatoriale dans laquelle Poutine est immergé fait peur au président : « Mais Poutine a peur aussi. Il a peur des gens qui se souviendront de lui pour le bain de sang en Tchétchénie, l'élimination des médias libres (...). Plus sa peur est forte, plus la tentation est grande de se convertir en un dictateur à vie ou de former un successeur qui gouverne d'une main de fer ».

Il est difficile de faire sortir du traumatisme psychosocial duquel souffre la société russe une alternative au changement politique. La rébellion des oligarchies se profile comme l'unique alternative. La perspective d'un régime chaque fois plus autoritaire et d'un éloignement progressif de l'UE et de l'ONU peuvent être des facteurs accélérateurs d'une prise de position des oligarchies russes. Elles ne pourront participer à la rénovation et impliquer le reste de la société civile que si elles surmontent leur peur de Poutine et s'unissent stratégiquement. Poutine le sait et le craint, et c'est pour cela qu'il a forcé l'emprisonnement de son principal adversaire, l'oligarque Khodorkovsky.